Ce billet si peu romanesque, et qui pouvait braver l'indiscrétion du porteur, causa un vif plaisir à Ellénore; plus de chaleur dans les expressions, plus de galanterie dans la forme, l'auraient sans doute effrayée. Ce billet affermit sa confiance, et elle se mit à aimer M. de Croixville de toute l'affection due à un père.

Avec quel plaisir d'enfant elle admira chaque pièce de ce trousseau, dont la simplicité cachait toute la recherche du luxe; comme elle s'amusa à essayer les chapeaux qui lui donnaient l'air d'une gravure anglaise. Ceux qu'elle portait habituellement n'étaient pas moins jolis, il est vrai, mais il lui semblait que ceux-là l'embellissaient davantage. Dans un roman, l'innocence de l'héroïne n'aurait pas manqué de deviner que tant de soins pour la rassurer recélaient quelque intention coupable; mais dans la parfaite ignorance d'Ellénore, elle crut avoir changé de protecteur, et ne soupçonna point qu'on pût médire des bienfaits de M. de Croixville, plus que de ceux du duc de Montévreux.

Trois semaines s'étaient déjà écoulées, lorsqu'elle remarqua un redoublement d'activité dans tous les serviteurs du château; on couvrait d'orangers les marches du perron, on râtissait les allées, on remplaçait les tentures des salons, on remplissait de fleurs les vases des consoles, on ouvrait toutes les grilles; chacun des valets avait revêtu sa grande livrée; enfin tout annonçait l'arrivée du maître. En effet, un courrier parut bientôt, et peu de temps après un carrosse à six chevaux, entouré d'une foule de paysans, franchit les deux grandes cours et vint s'arrêter devant le péristyle du château anglais.

VI

Dans son premier mouvement, Ellénore s'élance hors de sa chambre pour voler à la rencontre du marquis de Croixville, puis elle réfléchit que peut-être il n'est point seul, et que cette démarche pourrait les embarrasser tous deux. Elle rentre chez elle, et s'étonne de l'espèce de bonté qu'elle éprouve. C'est la première fois qu'elle réfléchit sur l'effet que sa présence au château du Val-Fleury peut produire. Mais cette impression pénible est bientôt dissipée par un message de M. de Croixville qui fait prier Ellénore de descendre dans le salon.

Avec plus d'expérience, elle aurait pu s'alarmer du feu qui brilla dans les yeux du marquis lorsqu'il l'aperçut, et de l'émotion qui faisait trembler sa main quand il prit la sienne pour la porter à ses lèvres; mais il avait cinquante ans, et, à cet âge, on paraît vénérable aux yeux d'une fille de quinze ans. Un séducteur? c'est toujours pour elle, dans les livres, comme dans le monde, un très-jeune homme, et tout ce qui a passé trente ans ne lui semble plus dangereux.

Cette illusion devait durer longtemps, car il entrait aussi dans les intérêts de M. de Croixville de la prolonger. Arrivé à la sagesse par l'excès de la folie, il gardait de son mieux le secret de sa vertu. Son amour pour Ellénore, réduit à l'adoration, l'entourait de soins, d'hommages sans jamais exiger de sacrifice. C'était un culte de tous les instants payé par un sourire; un sentiment exclusif que cette seule pensée alimentait:

—Elle n'aime encore personne plus que moi.

Après avoir épuisé tous les genres de plaisirs, celui d'aimer avec innocence, quoique le pis aller des libertins est peut-être plus vif qu'on ne le suppose; inspirer encore la confiance, l'abandon, après avoir si souvent abusé de l'une et de l'autre; se dire: voilà une créature charmante, déshonorée aux yeux du monde, et pour moi seul un ange de candeur et de pureté! Hors de cet asile l'objet du plus outrageant mépris; ici, la vierge adorée d'un temple rendu par elle au culte des vertus! N'est-ce pas un bonheur au-dessus de tous les plaisirs de la débauche? N'est-ce pas revenir au bien par la courbature du mal?

Il faut croire que cette situation bizarre avait un grand charme, car Ellénore m'a souvent répété que cette année passée dans une douce sécurité, seule ou dans la société d'un ami plein d'esprit et de grâce, était le plus riant souvenir de sa vie.