Il venait quelquefois du monde au château. Ces jours-là Ellénore ne quittait pas sa chambre, elle s'était imposé cette privation d'elle-même; sans l'expliquer, elle sentait que sa manière d'être avec M. de Croixville, quoique irréprochable, pouvait paraître étrange aux yeux des gens qui ne la connaissaient point, et elle préférait les éviter.

Cependant un jour qu'elle revenait avec lui et M. Champré, d'une promenade à cheval, ils furent rencontrés dans la grande avenue par plusieurs personnes qui se rendaient au château: c'étaient le marquis de Rosmond, le duc de Lauzun et le vicomte de Ségur, trois joyeux amis de M. de Croixville, habitués comme lui des petits soupers de M. le duc d'Orléans à Paris, et des soirées bachiques du prince de Galles à Londres.

Cette visite inattendue jeta le trouble dans l'esprit de M. de Croixville. La manière dont ces messieurs regardaient Ellénore, l'admiration qu'ils se communiquaient tout haut, enfin leurs sourires malins, lui firent craindre quelque réflexion inconvenante de leur part, et il se décida à leur présenter Ellénore, comme sa pupille, sa fille adoptive, et cela d'un ton si grave, d'un air si digne, qu'il n'y avait pas moyen de prendre cette démarche pour une plaisanterie. Ces messieurs saluèrent Ellénore le plus respectueusement qu'il leur fut possible, puis ils la virent à regret prendre le galop, suivie du vieil écuyer et de deux grooms, impatiente qu'elle était de rentrer chez elle.

—Par ma foi, celle-ci est ravissante, dit le duc de Lauzun, lorsqu'Ellénore fut loin d'eux; voyez un peu ce sournois de Croixville qui ne nous a jamais parlé de ce trésor.

—Vraiment, c'est pour le conserver, dit le vicomte de Ségur; de tous les procédés pour n'être pas… trompé, c'est encore le meilleur; car je suis certainement l'un de ses amis les plus dévoués, eh bien, s'il me donnait ce trésor à garder, je ne répondrais pas de moi.

—Sois tranquille, reprit le duc, on t'épargnera l'épreuve.

Et la conversation s'établit sur ce sujet d'une façon si gaie, que M. de Croixville tenta vainement de faire entendre la vérité; le marquis de Rosmond fut le seul qui se contenta de sourire, il se rappelait avoir vu Ellénore chez la duchesse de Montévreux, et plusieurs raisons lui faisaient croire qu'il était possible qu'elle fût aussi pure que le prétendait son tuteur, bien que celui-ci en parût vivement épris. Dans cette idée, M. de Rosmond prit le parti de M. de Croixville contre ses incrédules amis; et il fit l'éloge de la fierté d'Ellénore. Cette vertu assez rare chez les protégés, se faisait tellement remarquer chez elle qu'on ne pouvait la voir un instant sans en être frappé. Enfin il répéta le bien qu'il en avait entendu dire par des amis de la duchesse de Montévreux, et convertit presque les esprits par cette réflexion:

—Pourquoi ne trouverions-nous pas la vertu ici, quand nous voyons tous les jours le vice en si bonne compagnie!

—Soit, dit le vicomte de Ségur, mais puisque nous voilà d'accord sur la chasteté de la belle, ajouta-t-il en s'adressant au marquis de Croixville, il ne faut plus nous la cacher. Allons, sois bon châtelain, fais-nous dîner avec elle.

—Vous n'y pensez pas, mes amis, répondit le marquis; lui laisser entendre votre conversation érotique! autant vaudrait vous le livrer tout de suite, grand Dieu!