—Cela vaudrait mieux sans doute; mais comme cela te coûterait trop, nous voulons bien nous conformer à ton caprice, et je jure au nom de tous, que ta pupille sera traitée avec tous les égards que pourrait réclamer feue Lucrèce; oui, dût-elle se moquer de nous, elle sera l'objet de notre profond respect.

—Je le crois sans peine, reprit M. de Croixville, car c'est un sentiment qu'elle inspire généralement, et puisque vous me répondez de vous, je veux bien l'engager à faire les honneurs du château aujourd'hui; mais elle me refusera, j'en suis sûr, le monde lui déplaît; elle se retire chez elle chaque fois que j'en reçois; et je n'ai jamais eu la pensée de contraindre sa volonté.

—La contraindre! fi donc! il faut simplement lui démontrer qu'en se cachant ainsi à nos yeux, elle donne à son séjour ici un air de mystère qui prête aux conjectures, et qu'en se montrant tout bonnement comme la pupille du marquis de Croixville, elle a droit à tous les respects, par cela même qu'elle lui appartient.

—Voyez un peu, dit M. de Rosmond en montrant le duc, tout ce que la curiosité peut lui faire dire de raisonnable!

Cet entretien fit naître beaucoup de réflexions dans l'esprit de M. de Croixville, il savait ses bons amis capables des plus méchants tours pour lui ravir ce qu'ils appelaient son trésor; il connaissait aussi cette espèce d'honneur commun aux brigands et aux roués de cour, qui consiste à ne pas trahir la confiance d'un camarade, et il pensait qu'il valait mieux s'en fier à la loyauté du complice, que de s'exposer aux ruses de l'ami. En conséquence, il se rendit chez Ellénore; c'était la première fois qu'elle le recevait dans son appartement.

—Vous êtes bien aimable de quitter vos amis pour venir près de moi, dit-elle en allant vers lui. Madame Durand m'apprend que ces messieurs doivent passer plusieurs jours au château, et j'aurais été très-malheureuse de rester tout ce temps sans vous voir.

—C'est justement pour éviter cette privation plus cruelle pour moi que pour vous, que je viens vous prier de m'aider à recevoir mes amis, chère Ellénore; il savent ce que vous êtes pour moi, et ils s'étonneraient peut-être que la fille adoptive de M. de Croixville ne fît point les honneurs du château de son père. En disant ces mots, le visage du marquis peignait une émotion pénible.

—Quoi, mon ami (c'est le nom qu'Ellénore lui donnait), vous exigez…

—Je n'exige rien, mon enfant, reprit-il, et sans des considérations qui vous intéressent particulièrement, je n'insisterais pas sur cette demande; mais la vie monotone que vous menez ici, la réclusion que vous vous imposez quand nous ne sommes pas seuls, doivent finir par vous ennuyer; peut-être rêvez-vous déjà une autre existence? et c'est pour vous mettre à même de la choisir que je…

—Moi! penser à vous quitter! interrompit Ellénore; changer d'existence, quand par vos soins la mienne est si heureuse! Payer vos bienfaits, votre amitié par la plus sotte ingratitude! Ah! vous ne le pensez pas!