Et les yeux d'Ellénore se remplirent de larmes.

Alors, le nuage qui obscurcissait le front de M. de Croixville s'éclaircit; la joie la plus enivrante brilla dans ses yeux.

—Est-il bien vrai, s'écria-t-il en prenant la main d'Ellénore, mon bonheur pourrait vous suffire? Mais non, je ne dois pas accepter un si grand sacrifice; et le marquis, redoublant de générosité à mesure que son coeur se rassurait: j'hésite depuis longtemps, ajouta-t-il, à traiter ce sujet avec vous; mais puisque vous m'en fournissez l'occasion par un dévouement si noble, je veux au moins que vous sachiez que votre affection seule vous lie à moi; qu'en acceptant le titre de tuteur, j'ai dû en remplir les devoirs et que vous avez chez mon banquier trois cent mille francs pour le mari que vous choisirez.

—Je vous rends grâce de cette nouvelle preuve de bonté, dit Ellénore simplement; mais je n'en saurais profiter. Sans avoir une grande connaissance du monde, je sais qu'il sera toujours sévère pour moi, car le malheur m'a réduite à un éclat qu'il ne pardonne pas. Ma fuite de chez la duchesse de Montévreux ne peut être justifiée que par une accusation de ma part. Je n'aurai jamais ce tort envers celle que j'ai appelée pendant dix ans ma protectrice. Ainsi je vivrai sous le poids d'un mépris injuste, mais ce mépris, que mon orgueil peut seul braver, je ne le ferai partager à personne. Vous qui savez si je le mérite, vous serez mon appui, mon défenseur, l'unique affection de ma vie.

—Chère Ellénore, ma fille, s'écria le marquis en la serrant sur son coeur, oui, tu peux disposer de moi, de tout ce que je possède, rien ne saurait acquitter le bien que ces paroles me font. Blasé sur tout, fatigué de plaisirs, d'intrigues, d'ambition, je me trouvais seul au milieu de la foule. Tu viens de me créer un monde, un ciel où tu seras mon ange consolateur. Ah! béni soit le jour où je t'ai consacré ma vie!

Une telle exaltation dépassait un peu la portée des épanchements paternels; mais ces expressions passionnées n'étaient accompagnées d'aucune caresse, et comme elles ne faisaient naître aucun trouble, Ellénore y répondit par tous les témoignages d'une sainte reconnaissance.

VII

Fort de l'épreuve qu'il venait de tenter, M. de Croixville apprit gaiement à ses amis qu'ils auraient l'honneur de dîner avec sa pupille; mais il fut convenu entre eux qu'au moindre mot que désapprouverait le marquis on se lèverait de table, et qu'ils perdraient pour toujours le plaisir de voir Ellénore. Cette loi fut observée sans peine, car il y avait une austérité naturelle dans les manières et l'esprit d'Ellénore, qui, sans imposer la gêne, interdisait toute plaisanterie familière.

Un peu avant l'heure du dîner, Ellénore s'établit dans le grand salon, ayant pour contenance une broderie qu'elle regardait à peine. M. de Croixville arriva bientôt, suivi de ses amis, dont le nombre s'était augmenté de l'abbé Sièyés et du chevalier de Panat; tous furent très étonnés de la manière simple et polie dont Ellénore les accueillit après que le maître de la maison les lui eût présentés. Il est vrai que la présence de madame Gerbourg, qui faisait là les fonctions de dame de compagnie, sauvait Ellénore de l'embarras qu'elle eût éprouvé en se trouvant seule de femme avec tous ces messieurs.

Rien n'est tel que d'avoir passé sa première jeunesse parmi des gens distingués. Non-seulement on en reçoit des leçons d'une politesse facile quoique très-sagement calculée, mais on en prend involontairement les manières, le ton, et ce je ne sais quoi de naturel, d'élégant et même d'imposant qui ne s'acquiert que parmi eux; c'est une espèce de franc-maçonnerie qui aide à se reconnaître. Le rang, la fortune, le malheur, ont beau séparer, lorsque ce lien de l'éducation existe entre deux personnes, il les rapproche toujours.