Cependant Ellénore éprouva quelque trouble en reconnaissant dans le marquis de Rosmond un des courtisans de madame de Montévreux; mais elle s'efforça de le dissimuler, et salua M. de Rosmond de manière à lui prouver qu'elle se rappelait fort bien l'avoir vu chez la duchesse.

Le duc de Lauzun et le chevalier de Panat, ayant été les premiers à offrir leur main à Ellénore pour passer dans la salle à manger, se trouvèrent naturellement placés tous deux près d'elle à table. Ils commençaient à lui adresser les plus gracieuses flatteries, lorsque M. de Croixville mit la conversation sur les grands intérêts du jour, sur la future assemblée des notables, le changement de ministres, et la prépondérance qu'il accordait au gouvernement anglais sur le gouvernement français, etc., etc. En traitant ces sujets sérieux, il savait intéresser Ellénore et lui donner l'occasion de montrer la supériorité de son esprit. Tant que la question fut générale, elle garda un modeste silence; mais le vicomte de Ségur ayant accusé M. de Croixville d'anglomanie, Ellénore se crut en droit de défendre son tuteur et elle plaida sa cause avec tant d'éloquence, elle déploya une connaissance si exacte de la constitution anglaise et des intérêts politiques qui agitaient la France en ce moment, que chacun, émerveillé de voir cette question grave si bien traitée par une jeune fille, l'écouta avec admiration.

Quand on a parlé longtemps de choses sérieuses, la conversation a peine à revenir aux propos frivoles, et l'on ne saurait nier l'influence qu'un premier entretien a souvent sur l'estime qu'on prend les uns pour les autres. Votre regard tombe-t-il pour la première fois sur un homme, dans le moment où une bonne nouvelle l'animant, il dit mille folies pour amuser ses amis: le voilà à jamais établi dans votre esprit comme un rieur imperturbable, vous vous reprocheriez de l'aborder autrement que par une plaisanterie, et jusqu'à ce que vous l'ayez vu au désespoir, vous aurez la même opinion de lui. Eh bien, il en est de même du sérieux: quand vous avez reçu d'une personne une impression grave, il ne vous est plus permis de la traiter légèrement, vous la ménagez, car vous savez qu'elle vous juge.

En venant au Val-Fleury, dans ce lieu si renommé pour les plaisirs les plus extravagants, ces messieurs ne croyaient pas y retrouver le bon ton et la conversation des salons d'élite; mais ces manières, ce ton, cette conversation, imposés par une jeune fille dont la candeur et l'audace contractaient si singulièrement avec la situation la plus équivoque, leur parurent très-piquants. La routine du libertinage doit être aussi ennuyeuse qu'une autre, et ce qui sort des lieux communs de la vie plaît toujours aux gens d'esprit. Le duc de Lauzun, qui en avait plus qu'un autre, devina que pour séduire Ellénore il fallait rivaliser d'attentions délicates avec M. de Croixville. Le vicomte de Ségur, ayant observé son principal défaut, flatta sa fierté par des marques de déférence; le chevalier de Panat servit son goût pour la discussion, en la contrariant sur tous les points avec malice. M. de Rosmond, absorbé dans sa contemplation, était le seul qui ne formât point de projets sur Ellénore. Tour à tour étonné, ravi, il ne cherchait point à expliquer ce qui paraissait incompréhensible dans le caractère et la position d'Ellénore; il se laissait aller aux charmes qu'elle inspirait, comme on s'abandonne au courant d'une eau pure, sans savoir où l'on abordera.

VIII

M. de Rosmond était un des hommes les plus agréables de tous ceux qu'on remarquait à la cour de France et à celle du roi d'Angleterre, car il tenait également à ces deux cours comme descendant d'une des nobles familles dont le chef avait pris part à l'expédition de Guillaume le Conquérant. Elevé moitié à Londres et moitié à Paris, il avait toute la légèreté, la grâce des manières françaises, unies à ce goût sévère, à ces airs mélancoliques qui rendaient alors les jeunes gens de Londres les modèles de tous nos héros de roman. Ce qui le distinguait particulièrement, c'étaient de grands yeux bleus dont il jouait à merveille. Aussi, très-confiant dans la puissance de son regard, il s'épargnait les flatteries d'usage, les réticences, et ces demi-mots d'une clarté désespérante, qui sont les précurseurs obligés d'un aveu. Dès qu'il avait un intérêt à plaire, sa physionomie prenait une expression mélancolique qui donnait à la moins sensible des femmes l'envie de le consoler. On se sentait attiré vers lui comme par l'effet d'une fascination; et si le magnétisme avait été généralement plus en crédit dans ce temps, on l'aurait sans doute accusé d'en faire abus pour séduire et entraîner.

Ellénore subit, comme tant d'autres le trouble attaché à ce regard magnétique. C'était, pensa-t-elle, le malaise que font éprouver les gens qui écoutent avec esprit, sans mêler un mot à la conversation; leur silence oppresse, impatiente, on voudrait les voir s'éloigner; et s'ils partent, on s'aperçoit bientôt qu'on ne parlait que pour eux.

Ce premier jour se passa ainsi que le désirait M. de Croixville; ceux qui suivirent s'écoulèrent de même, la matinée consacrée aux plaisirs de la chasse, qu'Ellénore suivait quelquefois à cheval; le soir les uns jouaient au billard pendant que les autres causaient ou prenaient le thé, mode anglaise adoptée par M. de Croixville, qu'on accusait à bon droit de trop d'anglomanie. Aussi avait-il les écuries les mieux tenues de France.

Après avoir fait et servi le thé en véritable miss, Ellénore se retirait. Le moment où l'on apportait la table de jeu était ordinairement le signal de son départ.

—Maudit soit l'empressé, dit un soir M. de Rosmond en voyant le valet de chambre apprêter la table de reversis!