—Ma foi! cela n'a pas été sans peine, dit le prince, en embrassant paternellement Ellénore. Pendant que la moitié de ces républicains féroces incarcéraient et tuaient notre roi, l'autre moitié nous chassait de la Belgique, et même de la Hollande, où je m'étais réfugié. Enfin, après bien des ennuis, des dangers, j'ai pu m'embarquer pour l'Angleterre, et je me trouve si heureux de vous revoir et d'être en sûreté ici, que j'oublie tout ce que j'ai souffert. D'ailleurs, qui oserait se plaindre de son sort, en pensant à celui qu'on a fait au roi de France et à celui qu'on réserve à sa famille!

Après avoir longtemps déploré les horreurs qui se passaient en France et la mort de tant de gens honorables et célèbres, la conversation se porta naturellement sur les amis qui restaient. Ellénore questionna le prince sur plusieurs personnes qu'il voyait habituellement à Bruxelles, telles que le chevalier de Panat, le comte de Lauraguais; mais elle ne prononça pas le nom de M. de Savernon.

—Vous ne me demandez pas ce que devient Albert, dit le prince, et pourtant il a bien quelque droit à votre intérêt.

—C'est que, vous voyant garder le silence sur lui, j'ai pensé qu'il ne lui était rien arrivé d'extraordinaire.

—Eh bien, vous vous trompez; en l'abandonnant à sa folie, vous lui avez ôté le courage de porter plus longtemps le joug qui lui pesait: il s'en est affranchi.

—Quoi! il aurait rompu avec la princesse de Waldemar!

—Ah! mon Dieu, oui, sans nul égard; et quand je lui en ai fait le reproche, il m'a répondu que votre ascendant sur lui pouvait seul le contraindre à continuer un servage qui lui devenait insupportable, et qu'en dédaignant de le diriger par vos sages conseils, vous l'aviez rendu à son indépendance; qu'il était bien assez pénible de ne pouvoir consacrer sa vie à la femme qu'on aime, sans la soumettre à celle qu'on n'aime plus, et une foule d'autres mauvaises raisons que sa passion lui fait trouver les meilleures du monde.

—Mais où est-il? demanda Ellénore dans un grand trouble.

—Nous n'en savons rien. Lorsque l'armée des patriotes a forcé la princesse à quitter Bruxelles, il l'a conduite jusqu'à la ville d'Allemagne où elle désirait aller attendre le résultat des événements; puis, lorsqu'il l'a vue en sûreté et fort agréablement établie dans le château d'un de ses parents, il l'a laissée en lui écrivant pour adieu que son devoir l'obligeait à se rendre auprès des princes.

—Et savez-vous si effectivement il est auprès d'eux?