—Je sais positivement qu'il n'y est pas, reprit le prince en souriant, mais, du reste, j'ignore ce qu'il est devenu.
»Il parlait sans cesse de retourner en France pour sauver sa fortune, pour revoir son vénérable oncle, pour l'arracher à l'échafaud qui le menaçait.
—Il aura peut-être accompli ce fatal projet, dit Ellénore, il est peut-être prisonnier dans un de ces cachots qu'on ne quitte que pour aller à la mort?
—J'espère que non, dit le prince, en voyant pâlir Ellénore. Son arrestation aurait été mise dans les journaux; mais je recevrai bientôt une lettre qui m'apprendra où il est, je n'en doute pas, et je le saurais déjà s'il n'avait pas craint de me voir instruire la princesse du lieu de sa retraite; il n'a pas tort, car les élégies qui suivent les ruptures sont aussi fastidieuses qu'inutiles, et le mieux est de les éviter.
La visite de M. Ham… interrompit la conversation; il parut charmé de revoir le prince de P… qu'il avait connu lors du premier voyage que le prince avait fait à Londres. Il connaissait l'affection d'Ellénore pour cet excellent ami, et l'idée de le faire servir au dessein qu'il formait, lui rendait sa présence doublement précieuse.
XLII
Un Anglais riche pense rarement à s'enrichir encore par la dot de sa femme. Et pour peu qu'il soit courageux, on le voit tout sacrifier sans regrets au bonheur de posséder celle qu'il aime. Cependant M. Ham… ne se dissimulait point les propos médisants, les reproches de famille qu'il aurait à braver en épousant la mère de Frédérik; mais peu lui importait qu'elle fût méconnue, calomniée par le monde, c'était une raison de plus pour lui de se faire son vengeur. M. Ham… doué d'assez d'avantages pour mériter l'attachement d'une personne distinguée, ne se faisait pas d'illusion sur l'espèce de reconnaissance qu'il inspirait à Ellénore; c'était une amitié sans alliage, très-différente de ces amitiés coquettes dont les manières franches, et même un peu brusques, ne sont qu'un prétexte à des familiarités intimes. Aussi M. Ham…, en homme d'esprit judicieux, ne se flattait-il point d'entraîner madame Mansley dans la moindre démarche dont il pût se faire un droit à sa préférence. Il la connaissait déjà assez pour savoir qu'elle ne pouvait être la proie ni du caprice, ni de l'occasion, ni même de toutes les séductions de l'amour-propre. L'attrait d'une existence honnête et honorée devait seule captiver cette âme si fière, et si souvent humiliée. Reprendre dans la société la place qu'on lui contestait, soustraire son fils aux embarras d'une situation difficile, à la défense continuelle d'une réputation calomniée, lui assurer un protecteur, un guide dans ce monde où la première inconséquence décide quelquefois du malheur de toute la vie, étaient les seuls motifs qui pussent déterminer Ellénore à accepter l'offre honorable que M. Ham… se flattait de lui faire agréer.
Tout à l'espérance de voir bientôt réaliser son rêve de bonheur, tout à la joie pure de méditer une bonne action dont la félicité de sa vie entière doit être la récompense, M. Ham… attend avec impatience que les premiers jours du deuil de la mort de Louis XVI soient passés pour demander un moment d'entretien au prince de P…: car, parler d'un intérêt personnel à travers cette tragédie nationale, n'eût pas été convenable. On devine le sujet de cet entretien, et avec quel empressement le prince de P… se chargea de parler le premier à Ellénore d'une proposition qu'il regardait comme le prix dû à ses nobles sentiments et à sa conduite courageuse.
Lorsque le prince, avec le visage rayonnant et la démarche aisée d'un ambassadeur porteur de bonnes paroles, arrive chez Ellénore, il la trouve avec plusieurs personnes, parmi lesquelles était le colonel Saint-Léger.
Il venait de se faire présenter par le comte de Lally Tollendal, en qualité d'envoyé du prince de Galles; Son Altesse priait madame Mansley de vouloir bien lui donner les noms et l'adresse des familles françaises qu'elle savait être nouvellement réfugiées à Londres ou aux environs, afin qu'elle pût s'unir à elle pour les secourir dans leur infortune. Cette prière, venant d'une Altesse Royale, avait toute l'autorité d'un ordre; et d'ailleurs, le motif en était si louable, qu'on ne pouvait se refuser d'y obéir.