IX

Le coup d'État imaginé par la cour pour intimider le parlement et les partisans du duc d'Orléans n'eut qu'un effet momentané. L'esprit d'indépendance et même de révolte y puisa de nouvelles forces. Les brochures politiques, les pamphlets abondèrent. La liberté de tout dire, enivrait les écrivains, les orateurs de salons et de cafés.

«L'Assemblée des notables, disaient-ils, nous régénère; elle réveille le patriotisme dans les coeurs, elle montre l'énergie du Français, l'empire de la raison et le progrès des lumières; elle va créer un esprit national qui sera le flambeau et le frein de l'autorité: la France n'avait que des sujets, elle aura enfin des citoyens, et l'opinion publique sera à jamais la reine des rois.»

M. de Croixville écrivit à Ellénore qu'il allait revenir passer le reste de l'automne au Val-Fleury, et peut-être tout l'hiver, tant le séjour de Paris devenait insupportable par ses agitations et les discussions violentes auxquelles on ne pouvait échapper, si raisonnable que l'on fût.

«Je serais parti dès aujourd'hui pour aller vous rejoindre, écrivait-il, sans ce fou de Rosmond, qui s'est pris de querelle avec un proche parent du marquis de V…, et cela à propos de deux grands personnages dont l'un est accusé d'avoir fait exiler l'autre. Rosmond a pris parti pour la victime; il s'est dit des deux parts une foule de choses très-piquantes; ils m'ont choisi pour témoin, honneur dont je me serais fort bien passé, car, de quelque façon que se termine l'affaire, on en parlera à la cour, à la ville, et elle sera blâmée des deux côtés et des deux partis.»

On ne saurait peindre l'inquiétude où cette nouvelle jeta Ellénore, et sa profonde douleur en découvrant l'intérêt qu'elle portait à M. de Rosmond. Que de vains efforts elle fit pour chasser de son imagination le tableau sanglant qui s'y présentait sans cesse.

—Oh! mon Dieu, pensa-t-elle, pourquoi donc cette terreur qui m'agite, ces larmes que je verse malgré moi?

Pendant cinq jours que dura cette anxiété, Ellénore prit à peine quelque repos. Désirant et redoutant les nouvelles de Paris, elle ouvrait le journal en tremblant, puis elle allait s'asseoir dans l'avenue, et restait des heures entières à écouter le bruit des voitures qui passaient sur la grande route, dans l'espoir d'en voir une se diriger du côté du château.

Enfin elle ne se trompe point. C'est bien celle du marquis. Oui, elle reconnaît ses gens, sa livrée.

Mais elle ne peut distinguer s'il est seul ou non dans sa voiture.
Elle s'en approche; en l'apercevant, les postillons s'arrêtent; M. de
Croixville descend de voiture et vient embrasser Ellénore; il est frappé
de l'altération de ses traits.