De retour au château, on trouve de grands feux allumés pour sécher les promeneurs. Un courrier qui vient de Paris apporte des lettres à M. de Croixville; on le voit pâlir en les lisant; ce n'est rien moins que la nouvelle de l'exil de M. le duc d'Orléans à Villers-Cotterêts qu'on lui apprend, et tous les détails de la séance du parlement où M. Duval d'Espreménil s'était emporté contre la cour et ses édits. Les conseillers Fretteau, Sabatier, de Cabre et M. le duc d'Orléans, ayant soutenu vivement son opposition à la volonté royale, venaient d'être exilés à la grande colère de la populace.
Chacun se décida à partir le soir-même pour Paris.
M. de Rosmond, curieux de voir l'impression que ces nouvelles produisent sur Ellénore, fixe ses yeux sur elle. Il la voit calme, mais son regard brille, son attitude est fière; elle prévoit des événements funestes, de prochaines révolutions, des dangers à braver; son caractère romanesque et courageux s'en réjouit en secret; là où les grandes vertus peuvent agir, les convenances disparaissent. Elle est sûre de sa place le jour du péril, elle s'enorgueillit d'avance du dévouement dont elle se sent capable.
Alors il s'engage une discussion politique dans laquelle le vicomte de Ségur dit que le roi ne pouvait s'étonner de toutes les insultes qu'on lui faisait, car il avait donné sa démission le jour où il avait convoqué l'Assemblée des notables. M. de Croixville, imbu des idées anglaises, soutint au contraire que le roi ne pouvait se maintenir qu'en accordant au peuple encore plus de liberté qu'il n'en demandait; chacun défendait son opinion par des mots piquants et des prédictions effrayantes, la terreur de l'avenir était le seul sentiment unanime; et nous savons si cette terreur était fondée!
—Oui, tout cela est fort menaçant, interrompit le duc de Lauzun, mais il faut bien en prendre son parti; d'ailleurs, vous prierez pour nous, ajouta-t-il en se tournant vers Ellénore, car si l'anglomanie s'empare de nous comme de l'ami Croixville, Dieu sait jusqu'où cela nous mènera; ils ont une manière brutale de traiter leur roi dans ce pays-là. N'importe, si vous faites des voeux pour nous, et que le ciel me ressemble, il vous accordera tout ce que vous voudrez.
—Pendant que vous y serez, dit le vicomte de Ségur, demandez-lui de morigéner un peu ces charmants révoltés qui font du patriotisme à nos dépens. Ils ne se doutent pas de ce que nous coûteront leurs belles phrases.
—Demandez-lui mieux que tout cela, dit à voix basse, M. de Rosmond à
Ellénore.
—Eh quoi, s'il vous plaît?…
—Mon retour.
Puis, il s'éloigna pour rejoindre M. de Croixville et ses amis, qui allaient monter en voiture.