Combattre un fantôme, c'est y croire, et toutes les préoccupations sont dangereuses à l'âge d'Ellénore. Malgré ce qu'elle s'était dit de raisonnable, elle était si sûre de rougir en revoyant M. de Rosmond, qu'elle prétexta un léger mal de tête pour se dispenser de suivre le lendemain la chasse. Mais cette excuse ayant donné l'alarme, M. de Croixville fit prier madame Gerbourg de venir soigner Ellénore; la chasse fut contremandée, et un courrier reçut l'ordre de se tenir prêt pour aller à Paris chercher le fameux docteur Petit, si la souffrance d'Ellénore augmentait.
Confuse de donner tant d'inquiétude pour un mal de son invention, elle se décida à accepter la promenade en calèche que M. de Croixville lui proposa pour dissiper sa migraine. Quand elle parut avec madame Gerbourg dans le salon, chacun s'empressa de lui témoigner le chagrin, la terreur, le désespoir que son indisposition avait causés; excepté M. de Rosmond pourtant qui se contenta de la saluer avec respect, puis de la regarder assez de temps pour se convaincre qu'elle n'était pas sérieusement malade.
Cela n'est pas fort poli, pensa Ellénore; mais tant mieux, cette manière d'être n'oblige à aucuns frais de ma part; je préfère tout ce qui nous éloigne l'un de l'autre.
Et la pauvre enfant se croyait de bonne foi.
—Le ciel se couvre, dit M. de Rosmond en montant à cheval, je crois que nous aurons de l'orage.
—Quelle idée! dit le vicomte de Ségur, il fait un temps admirable.
—N'importe, reprit-il, si ces dames le permettent, je mettrai mon manteau dans la calèche.
On se moqua de la précaution; mais lorsqu'on fut à deux lieues du château, la pluie tomba avec abondance. Pendant qu'on relève à la hâte la capote de la voiture, M. de Rosmond descend de cheval, s'élance dans la calèche et entoure Ellénore du manteau qu'il a fait apporter, avant qu'elle ait eu le temps de l'accepter ou non. Ce despotime de soins impose à sa volonté.
Elle est touchée de la prévoyance dont elle est l'objet, et n'ose s'avouer le frémissement qu'elle a éprouvé lorsque la main de Frédérik a rencontré son bras en voulant le couvrir du manteau. L'orage augmente; M. de Croixville défend qu'on cherche un abri sous les arbres, car ils attirent la foudre; une chaumière est à quelque distance, on va s'y réfugier.
Deux enfants presque nus y gardent une petite fille au maillot emprisonnée dans un fauteuil de paille, car c'est l'heure où le père et la mère sont aux champs. Tout dans l'intérieur de cette cabane atteste la plus profonde misère; Ellénore regrette de n'avoir point pris sa bourse, M. de Rosmond, qui la devine, glisse la sienne sous le traversin du grabat qui meuble le fond de la chaumière. Ellénore l'a vu. Pendant ce temps, M. de Croixville questionne le plus âgé des petits garçons sur le nom de son père; et voilà un orage qui vaut le bonheur à cette pauvre famille.