Placée entre l'obligation de braver audacieusement les regards curieux et malins du prince, ou la crainte de lui laisser perdre ou conserver d'elle une mauvaise idée, que sa vue pouvait détruire, Ellénore se décida pour le parti le plus courageux; mais elle se réserva le droit de ne descendre dans le salon que pour l'heure du dîner, désirant rester le moins de temps possible sous le poids d'une observation si pénible à supporter.
L'entretien demandé par Frédérik ne pouvait avoir lieu, il le comprendrait bien; mais que l'idée de cet entretien causait de trouble à Ellénore! Sans en deviner complétement le motif, sa position dans le monde le lui faisait pressentir, sa raison lui révélait qu'il n'y a rien de bon à attendre des événements quand on est mal posée pour les braver.
Malgré les craintes, les contrariétés qu'elle éprouvait, elle mit à se parer plus de soin qu'à l'ordinaire. L'instinct des femmes les dirige à merveille sur le choix de la parure la plus convenable à l'effet qu'elles veulent produire. Sont-elles en train de minauder, un petit bonnet posé de côté sur des cheveux à peine bouclés, un négligé élégant, qui indique sans les montrer leurs formes gracieuses, s'harmonisent parfaitement avec des attitudes coquettes et des inflexions quasi tendres. Veulent-elles imposer le respect et l'admiration, leur parure est simple, noble et sévère.
Ellénore avait mis une robe de moire blanche à demi décolletée; ses beaux cheveux, séparés par le milieu, retombaient sur ses épaules en boucles d'or, et donnaient à l'expression noble et pure de son visage quelque chose d'angélique; une écharpe de gaze bleue lui servait de ceinture. En la voyant ainsi vêtue, en voyant sa démarche noble, son regard fier et l'absence complète de ces petites mines avec lesquelles les jolies femmes, et quelquefois les plus laides, encouragent si bien la galanterie, on se sentait porté naturellement à respecter Ellénore.
M. le duc d'O… lui-même, dominé par ce charme impérieux, lui adressa la parole dans les termes les plus réservés; et cependant, peu de minutes avant qu'elle lui fût présentée, il en avait parlé d'un ton fort léger, et il s'était promis de lui faire sa cour assez cavalièrement, pour dépiter, disait-il, celui qu'il appelait l'heureux propriétaire.
Le prince était grand, bien fait et ne manquait pas d'esprit; il était surtout très-gracieux avec les femmes, et d'une coquetterie fort piquante près de celles qui lui donnaient le temps de l'employer; mais les succès faciles, les orgies réitérées, et par-dessus tout cela une femme honnête et jalouse, une maîtresse dévote et bel-esprit, le rendaient envieux d'une liaison intime et de bon goût, où les plaisirs de l'amour pourraient s'allier à une chaste élégance; car la pruderie, le pédantisme ou l'impudicité sont également ennemis des longs et doux attachements.
Malgré la pureté des liens qui existaient entre le marquis de Croixville et sa pupille, malgré les discours et le bon maintien d'Ellénore, le prince ne fit point un doute sur la culpabilité de cette liaison, et comme il avait la loyauté facile des mauvais sujets, celle qui consiste à déclarer franchement ses coupables intentions, il dit en voyant Ellénore à l'autre bout du salon:
—J'ai toujours eu un grand respect pour l'hospitalité, mais je t'en préviens, Croixville, il ne tient qu'à cette jolie personne de me faire commettre une méchante action.
—J'espère qu'elle vous en ôtera l'idée, monseigneur, répondit le marquis.
—Voilà une sécurité bien présomptueuse.