—Vous, mon ami? Oubliez-vous donc…

—Ah! pour injurier ainsi, il faut adorer ou haïr, vous le savez bien. Mais c'est votre intérêt seul qui me guide. Il faut que je vous parle, il faut que vous sachiez…

—Je ne veux rien savoir, dit Ellénore en se levant pour s'éloigner de
Frédérik.

—C'est de votre honneur dont il s'agit, et vous m'entendrez, dit-il d'un ton impérieux; car M. de Ségur avait été rejoindre M. de Croixville sur la terrasse, aux premiers mots dits tout bas par Frédérik, imaginant qu'il cherchait, par quelques phrases polies, à réparer ses brusqueries, et M. de Rosmond ne craignait pas d'être entendu d'eux.

Ellénore s'arrêta comme frappée d'étonnement: elle jeta sur M. de Rosmond un regard où le doute et l'orgueil se combattaient. Il le comprit.

—Oui, de votre honneur, répéta-t-il d'une voix émue, et croyez-moi, il faut qu'il me soit bien cher, pour oser vous déplaire ainsi.

En ce moment, M. de Croixville, suivi de plusieurs personnes, vint prendre le bras d'Ellénore pour la conduire dans le parc.

Le lendemain, comme on disposait tout pour la chasse à courre, qui devait être le premier plaisir de cette journée, on vit arriver au grand galop un charmant équipage anglais, fort rare alors. C'était le duc d'O… rappelé d'exil, qui venait, suivi de ses intimes, surprendre le marquis de Croixville, et partager les joies de la fête champêtre dont le duc de Lauzun lui avait parlé.

L'arrivée de ce grand personnage eût été fort agréable à M. de Croixville dans toute autre circonstance, car c'était bien l'Altesse la moins gênante et la plus enjouée; mais le recevoir le jour où l'on fêtait Ellénore, ne pouvoir soustraire cette jolie personne aux regards libertins du prince, aux propos, aux conjectures que devait faire naître la présence d'une jeune personne presque seule au milieu des gens de la cour les plus renommés pour leurs goûts licencieux, voilà ce qui causait d'autant plus de peine à M. de Croixville qu'il fallait la dissimuler.

Ellénore n'était pas encore sortie de son appartement quand on vint lui annoncer l'arrivée du prince. Elle s'en réjouit d'abord en pensant que la fête serait sans doute remise, et qu'elle pourrait passer toute cette journée seule chez elle. Mais déjà plusieurs plaisanteries du prince sur la charmante Irlandaise que le châtelain renfermait dans le donjon du Val-Fleury, comme du temps des croisades, ne permettaient pas au marquis d'éviter à Ellénore l'embarras de paraître aux yeux des nouveaux arrivés. C'est ce qu'il lui fit dire par madame Gerbourg, en la conjurant de céder à sa prière, et en la rassurant de son mieux sur la manière dont elle serait traitée par ses nobles amis.