Sa voix fit tressaillir Ellénore, elle tourna vers M. de Croixville, un regard suppliant, comme pour l'engager à rendre la conversation générale et assez intéressante pour empêcher le prince de continuer celle qui la jetait dans un embarras visible. M. de Croixville, qui ne souffrait pas moins qu'elle des propos galants que lui adressait le prince, eut recours au moyen le plus infaillible de captiver son attention. Il parla de l'affaire du collier; une discussion très-vive s'engagea entre le chevalier de R… et le baron de Besenval sur le compte de madame de Lamotte. Le baron prit parti pour la reine avant que personne l'eût accusée; il s'emporta au point de dire que l'on découvrirait bientôt par quelle odieuse intrigue on était parvenu à compromettre le nom de la reine dans cette affaire. Chaque mot du baron, chaque réplique du chevalier de R…, faisait trembler M. de Croixville, et il commençait à prendre autant de peine pour rompre cette conversation, qu'il en avait pris pour l'amener, lorsque le prince, qui l'écoutait sans y mêler une parole, tenta d'y faire diversion en questionnant le marquis de Rosmond sur son projet de quitter bientôt la France.
—Moi, quitter la partie quand le jeu se gâte? Non, vraiment, dit le marquis, je ne suis pas homme à céder sans combattre. Alors le prince émit plusieurs opinions qui furent toutes contrariées par Frédérik; enfin Ellénore, s'apercevant du malaise qu'éprouvait M. de Croixville, n'attendit pas que le dessert fût entièrement servi pour se retirer; alors le prince se récria avec tant de chaleur contre l'usage anglais; il s'engagea si solennellement à maintenir les convives dans l'état de raison qu'exige la présence d'une femme digne de respect, que M. de Croixville lui-même joignit ses instances à celles du prince pour qu'Ellénore restât, et qu'il fallut y céder.
Au même instant où Ellénore reprit sa place, Frédérik quitta la sienne, en prétextant une vive douleur à son bras.
—Vous ne soignez pas bien ce pauvre Rosmond, dit le prince à M. de Croixville; il est changé à faire peur! et si vous n'y prenez garde, sa blessure lui jouera quelque mauvais tour, on le voit rougir et pâlir dix fois par minute.
—Il serait bientôt guéri, dit le duc de Lauzun, si, comme autrefois, les belles châtelaines pansaient les blessures de nos preux chevaliers.
Cette plaisanterie troubla à un tel point Ellénore que le duc craignit de l'avoir offensée, et tenta de réparer sa maladresse par les compliments les plus flatteurs. Mais Ellénore ne les entendit pas. Effrayée de ce qu'elle éprouvait, et en cherchant de bonne foi la cause, elle rêvait comme si elle eût été seule. Le bruit des boîtes, des fusées qui annonçaient le commencement de la fête la sortirent de cette léthargie. On se leva de table pour voir les illuminations et pour se rendre dans la salle de verdure, où devait se tirer la loterie. M. de Croixville avait imaginé cette parodie des grandeurs de Louis XIV. Tous les numéros étaient gagnants, Ellénore était la Fortune de ce jeu bienfaisant; c'est elle qui distribuait les lots, et des bénédictions sans nombre tombaient sur sa partialité généreuse.
XII
Cette fête avait attiré tous les châtelains des environs; plusieurs d'eux étaient déjà venus saluer le marquis de Croixville. Mais leurs femmes affectaient de se tenir à l'écart pour éviter de se rencontrer avec Ellénore. Celles qui hasardaient de causer avec le marquis pour le complimenter sur l'élégance de son bal champêtre, s'interrompaient tout à coup en voyant s'approcher Ellénore, et s'éloignaient aussitôt d'elle avec les signes du mépris le plus insultant.
Une conscience pure rend peu susceptible; ces manières parurent tout simplement impolies à Ellénore; elle avait souvent entendu la duchesse de Montévreux critiquer l'insolence du premier rang envers le second, du second envers le troisième, et de celui-ci envers tous les autres, et elle se comprenait humblement dans les victimes de cette malveillance réciproque.
La fête se prolongea fort avant dans la nuit et se termina par un souper auquel Ellénore ne voulut point assister. Résolution dont M. de Croixville lui sut un gré infini; car le prince, toujours plus ravi de la beauté et des gracieuses brusqueries d'Ellénore, ne l'avait pas quittée d'un instant; il avait maudit tout haut l'obligation de repartir le lendemain matin pour se rendre à Versailles et assister à la séance des notables. Jamais la politique ne lui avait paru plus fastidieuse; tout cela était évidemment adressé à Ellénore et devait lui prouver le désir qu'avait le prince de la revoir bientôt. Il espérait que tant de respect dans sa galanterie, tant de timidité dans ses aveux, toucheraient Ellénore et la détermineraient à rester; mais elle persista dans sa volonté; et dès qu'elle se fut retirée, les rires bruyants des convives lui apprirent qu'ils se consolaient joyeusement de son absence.