—O mon Dieu! dit Ellénore en fondant en larmes? quelle infâme calomnie!… Ainsi, la protection la plus pure, la plus paternelle!… Ah! si M. de Croixville savait quel nom l'on donne à cette protection!…

—Il le sait, interrompit Frédérik, et en voici la preuve.

En disant ces mots, M. de Rosmond présentait à Ellénore une lettre du duc d'O… au duc de Lauzun, qui finissait ainsi:

«Tenez-vous prêt pour que nous puissions partir de bonne heure; je suis très-impatient de connaître la nouvelle maîtresse de Croixville; on la dit charmante et digne d'être l'héroïne d'un roman commencé avec tant d'éclat.»

—Ce billet, ajouta M. de Rosmond, a été oublié et laissé tout ouvert sur une table par le duc de Lauzun. Ces dernières lignes ayant frappé mes yeux, je m'en suis emparé pendant que, resté seul dans son salon, j'attendais que le duc eût fini de s'habiller. A cette heure, j'ai senti la même indignation qui vous accable en ce moment, et je me suis juré de vous venger de tant d'insultes… Ainsi donc, ordonnez, disposez de moi.

Mais Ellénore, dans un accablement profond, gardait le silence du désespoir… Frédérik n'osait le rompre. En cette circonstance, un mot tendre devenait une offense. Enfin, les yeux fixés sur ces lignes diffamantes, et respirant à peine, Ellénore dit d'une voix tremblante:

—Déshonorée… sans être coupable! perdue à jamais!… et cela, ajoute-t-elle en posant la main sur son coeur, quand je me sens là tous les nobles sentiments qui manquent à mes juges… Et je vivrais parmi ces méchants frivoles… ces traîtres sans pitié… Non! s'écria-t-elle, ranimée par l'excès de l'indignation, non, je ne serai pas plus longtemps exposée à leurs coups!… Puisque tout ce que j'ai cru bon, honnête, m'a trompé; puisque tant de protections généreuses n'avaient pour but que de me plonger dans la servitude ou la corruption, je n'ai plus de refuge qu'en Dieu; lui seul sait si je mérite le mépris dont on m'accable… Mais que devenir?.. Quel parti prendre?

—Vous fier à moi… dit Frédérik d'un ton pénétré. Ah! croyez qu'il faut vous honorer puisque tout ce qu'il y a d'honorable au monde pour vous éclairer ainsi sur votre situation, pour vous livrer à une douleur si vive. Croyez bien que je n'aurais pas eu ce barbare courage si vous ne deviez pas trouver dans mon dévouement pour vous la réparation d'une telle injure…

—Non, dit Ellénore en voulant s'éloigner;… non, maintenant toute protection me fait horreur.

—Quoi! même celle d'un mari pour sa femme!…