A ces mots Ellénore resta interdite, elle crut avoir mal entendu: un si grand dévouement lui semblait impossible de la part de cet homme, qui lui avait à peine laissé deviner son amour. Elle retomba sur son siége, accablée sous le poids d'une sensation indéfinissable, car elle appartenait autant au désespoir qu'à la joie. Frédérik, sans chercher à profiter de cette émotion pour l'accroître, demanda d'un air humble si l'offre de sa main était acceptée.

—Non, répondit Ellénore; c'est impossible!.. songez à votre rang.

—Il n'y en aura bientôt plus.

—A votre fortune.

—Si les affaires continuent à marcher de même, nous serons tous bientôt aussi pauvres les uns que les autres.

—Au monde.

—C'est un bavard qui est toujours du parti des gens heureux.

—A votre famille!..

—Ah! vraiment, celle qui habite l'Angleterre voit tous les jours des mariages bien moins raisonnables, et les parents que j'ai en France sont trop occupés à défendre leurs titres et leurs biens pour s'inquiéter de mes actions. Grâce au ciel, ajouta Frédérik en baisant respectueusement la main d'Ellénore, j'ai toute l'indépendance qui permet d'être heureux, et quand rien ne s'oppose à mon bonheur… au vôtre… j'espère… serez-vous notre unique obstacle?

—Oui je le serai, cet obstacle que vous redoutez, s'écria Ellénore avec véhémence, car je vous aime trop pour accepter un si grand sacrifice. Songez que déjà flétrie par les calomnies de la duchesse de Montévreux, perdue de réputation par mon séjour ici, je suis pour jamais exilée de la société où vous devez vivre; qu'innocente victime des mépris les plus insultants, je ne puis souffrir que vous les partagiez, que j'ai besoin de vous voir honoré, de vous voir heureux pour me consoler des malheurs qui me poursuivent. Hélas! votre estime est peut-être la seule qui me reste au monde, je veux la conserver au prix de mon bonheur même.