—Ah! s'il est vrai que ce bonheur dépende de moi, vous me laisserez l'accomplir en dépit de toutes ces vaines considérations, dit Frédérik avec feu.

—Non, vous dis-je, interrompit Ellénore en se levant, je me rendrais digne de la honte dont on m'accable, si je pouvais consentir à en voir votre nom souillé, si j'acceptais votre dévouement généreux; mais si votre honneur m'impose ce sacrifice, il m'est permis, je pense, d'implorer sans crime les secours d'un ami. Vous le voyez, je ne puis rester plus longtemps chez le marquis de Croixville; protégez mon départ. La mort de mon père ne me laisse plus d'espérance que dans la pitié de ma soeur… Pourvu que son mari consente à me recevoir! ajouta Ellénore en fondant en larmes. Pourvu que le bruit de mon déshonneur ne soit point arrivé jusqu'à ce brave officier!…

—Il vous accueillera, ou je le tue, s'écria M. de Rosmond avec indignation; mais le temps presse, et si vous devez quitter ce château, il faut que ce soit cette nuit même avant le retour du marquis. Une voiture de poste se trouvera vers minuit à la petite porte du parc qui donne dans la foret. Un ancien serviteur à moi, qui m'a suivi ici, et que je laisserai dans le village, vous accompagnera où vous voudrez. N'emmenez que votre femme de chambre. Puisque vous l'ordonnez, je ne vous suivrai pas, j'attendrai qu'un mot de vous m'autorise à aller vous protéger, vous défendre, et mettre à vos pieds ma fortune et ma vie.

—Adieu, dit Ellénore, jurez-moi de rester à Paris, de vous y montrer assez de temps pour me justifier des nouvelles calomnies que fera naître cette seconde fuite. Une lettre de moi va instruire M. de Croixville des motifs de mon départ, en lui laissant ignorer à qui je dois la connaissance de ma honteuse situation chez lui… J'accepte le secours que vous m'offrez pour me rendre chez ma soeur, à Boulogne. Là, le ciel décidera de mon sort; mais quels que soient les nouveaux malheurs qui m'attendent, croyez que je n'oublierai jamais le noble dévouement dont je reçois la preuve aujourd'hui… Adieu… séparons-nous pour toujours, partez à l'instant même… par grâce… par amour, obéissez-moi…

Puis, retirant avec violence sa main que pressait Frédérik, Ellénore s'enfuit en disant:

—Oh! mon Dieu, combien il faut l'aimer!…

XIV

Un quart d'heure après cet adieu, le bruit d'une voiture apprit à Ellénore le départ de M. de Rosmond. Elle disposa tout pour le sien. Mademoiselle Augustine alarmée des pleurs qui couvraient le beau visage de sa maîtresse crut pouvoir lui demander si elle avait reçu quelque nouvelle inquiétante sur sa famille, et lui fournit ainsi le prétexte qu'elle cherchait pour motiver son brusque départ. C'était, lui répondit-elle, dans la nécessité d'aller donner ses soins à une soeur malade, qu'elle s'éloignait pour quelques jours dans l'absence et à l'insu du marquis de Croixville, se promettant d'être de retour au Val-Fleury, avant qu'il y revînt lui-même. Mademoiselle Augustine, en femme de chambre bien apprise, eut l'air de croire tout ce que disait sa maîtresse, et s'occupa de préparer le peu d'objets qu'elle devait emporter.

Lorsque dix heures sonnèrent, Ellénore se mit à écrire à M. de
Croixville la lettre suivante:

«Monsieur le marquis,