»Je vous quitte en pleurant, et pourtant vous m'avez déshonorée… Cette protection que je croyais si sainte, si paternelle; cette affection que vous ne m'avez jamais donné l'occasion de suspecter; qui m'étaient si nécessaires, si douces; il me faut les maudire… c'est à elles que je dois le mépris outrageant dont j'ai déjà subi l'effet sans en deviner la cause. Vous seul savez si je les mérite, ces mépris; vous seul savez, monsieur, si, en acceptant vos bienfaits et un asile chez vous, je n'ai pas cru me mettre à l'abri de tout danger. Hélas! telle était mon inexpérience, ma confiance en votre loyauté, que je n'ai pas eu l'idée qu'on pût calomnier vos sentiments pour moi, qu'on pût me soupçonner d'être votre maîtresse!
»Mon âge, mon ignorance du monde, expliquent assez mon aveuglement à cet égard; mais vous, monsieur, vous qui connaissiez l'abîme où vous m'alliez plonger, vous qui saviez qu'une vie innocente, que la pureté du coeur ne suffissent pas pour combattre les apparences d'une conduite coupable; vous qui saviez à quel point les jugements du monde sont irrévocables, vous m'avez immolée sans pitié à ses préventions cruelles, à ses jugements prévaricateurs. Et c'est la fille d'un brave militaire, comme vous, d'un officier qui a succombé aux suites d'honorables blessures, c'est à l'enfant dont son épée aurait vengé la honte que vous prépariez cet avenir d'humiliations et de douleurs!… Mais, je vous pardonne; car, en me faisant perdre l'estime générale, vous m'avez conservé la vôtre et la mienne. Cela me suffira pour vivre et mourir honnêtement.
»Je retourne dans cette famille dont je n'aurais jamais dû m'éloigner; je vais chez ma soeur, je vais vivre près d'elle, à moins que son mari, pauvre et noble officier irlandais, ne me repousse comme indigne de leur patronage. Alors je n'aurai plus de refuge que dans l'hospitalité de quelque maison religieuse; n'importe, tout sera préférable à la situation honteuse dont je m'affranchis aujourd'hui. Adieu, réparez vos torts envers moi en respectant ma résolution; ne cherchez point à me revoir; mais ne craignez pas que le mal que vous m'avez fait me rende ingrate pour l'attachement que vous me portez… Je ne le comprends pas… mais il m'est consolant d'y croire. Ah! gardez-le moi!… il me coûte assez cher!
» ELLÉNORE.»
Elle attendit que les gens du château fussent retirés pour aller déposer cette lettre sur la table de M. de Croixville. En traversant les grands appartements du marquis pour se rendre dans la bibliothèque, où il se tenait ordinairement, elle se sentit oppressée par l'idée de quitter ces lieux si beaux, où elle avait passé des moments si agréables, dont le souvenir ne lui causait aucun remords. Mais aujourd'hui qu'elle était éclairée sur le danger d'y être, sur celui d'y rester, il fallait le fuir, il fallait se livrer au hasard, peut-être plus périlleux encore, de chercher un asile, d'affronter la misère; car la modique rente dont Ellénore avait hérité à la mort de son père, suffisait à peine à ses premiers besoins; et l'abondance, le luxe de la maison où elle avait été élevée, devaient lui rendre la privation des soins recherchés plus pénible qu'à une autre. Cependant, elle n'hésita pas à braver les inquiétudes du plus effrayant avenir plutôt que d'accepter volontairement une existence douce, mais déshonorante.
—Jamais, disait-elle en contemplant tous les objets d'art qui décoraient cette belle habitation, jamais je ne reverrai ces beaux tableaux, ces livres auxquels j'ai dû tant d'heures délicieuses; et cet ami, ce bienfaiteur que le ciel même semblait m'ordonner de chérir, je ne le verrai plus!.. Sa protection me perdait, disent-ils, quel autre donc me sera secourable? La même calomnie ne peut-elle m'atteindre? Ne puis-je, dans l'abandon où je suis, sans expérience pour me guider, sans famille pour me défendre, ne puis-je tomber au pouvoir de quelque misérable traître… de quelque… Ah! si je croyais…
Et dans son désespoir, Ellénore s'avança vers une petite pièce attenante au cabinet de M. de Croixville, dont il avait fait une espèce d'arsenal en y rassemblant une collection d'armes de toutes les époques. Il en avait souvent fait admirer à Ellénore les plus précieuses et particulièrement un petit poignard ciselé, dont la lame rentrait par l'effet d'un ressort dans le manche, et qui pouvait se cacher facilement sous un vêtement de femme. La tradition voulait qu'il eût appartenu à Valentine de Milan. Ellénore s'en empara et traça avec la pointe de son poignard, sur la boiserie où il était appendu, ce peu de mots: Pris par Ellénore.
Munie de ce moyen de défense, bien décidée à l'essayer sur elle-même, si l'honneur ou le désespoir l'y forçait, elle se sentit plus calme, et regagna sa chambre d'un pas ferme.
Mademoiselle Augustine l'y attendait. Toutes deux sortirent du château sans faire le moindre bruit. Le chien, gardien du parc, loin d'aboyer contre elles, se mit à les suivre en animal fidèle qui sait ce qu'il doit à ses maîtres.
—Entendez-vous quelqu'un, disait Ellénore en voyant Augustine regarder sans cesse de tous côtés?