Madame Mansley étant intimement liée avec la marquise de Condorcet; je la rencontrais sans cesse chez elle, et je ressentis bientôt l'influence qu'exerçait le caractère d'Ellénore sur les personnes dont elle désirait captiver l'estime et l'affection. Mon admiration passionnée pour tout ce qui s'élève au-dessus de sa situation, pour tout ce qui reste noble et estimable, en dépit des arrêts du monde et des entraves de la société, lui répondaient de mon empressement à la défendre contre les attaques de la médisance. Elles se renouvelaient souvent, car on est d'ordinaire sans indulgence pour ce qu'on ne comprend pas.
Un jour, entre autres, j'eus à plaider pour madame Mansley contre trois femmes d'autant plus sévères que, placées comme on dit aujourd'hui au plus haut de l'échelle sociale, elles avaient à se défendre d'une réputation de galanterie assez bien fondée. Les raisons qu'elles mettaient en avant, appuyées sur la morale et les convenances, étaient pour la plupart irrécusables. Je n'étais pas encore dans le secret des torts, des qualités éminentes et des malheurs d'Ellénore. Cependant je parlai avec tant de conviction de son mérite, du caractère noble, des sentiments distingués qui lui attiraient l'estime des personnes les plus supérieures en tous genres; je citai, à l'appui de cette assertion, tant de noms honorés et célèbres, que j'obtins une sorte de triomphe sur la malveillance des trois Euménides de salon, acharnées à la réputation de la belle Ellénore.
Un de ses habitués, témoin de cette petite scène, la lui rapporta, en exagérant mon dévouement pour elle. Cette circonstance, quoique de très-peu d'importance, décida de son amitié pour moi. A dater de ce moment, elle ne perdit pas une occasion d'employer le crédit de ses amis puissants, en faveur de mes parents émigrés. Je lui dus la rentrée en France de mon oncle, le marquis de B…, brave officier de l'armée de Condé; et ce fut avec un vrai plaisir que je la retrouvai à Londres, lors du voyage que je fis après la mort de mon père. Le hasard m'avait fait retenir un appartement dans la même maison qu'elle habitait dans Grosvenor-street. C'est là, à la suite de charmantes soirées passées avec plusieurs personnes distinguées de France et d'Angleterre, qu'Ellénore me raconta son histoire.
—J'ai toujours été calomniée, me dit-elle; ma situation m'accuse, je mourrai sans être connue, et l'idée d'être confondue, dans l'opinion des gens qui m'ont seulement entrevue, avec les femmes qu'ils ont le droit de mépriser, m'afflige au dernier point. C'est une faiblesse, sans doute, ajouta-t-elle, l'estime de mes amis devrait me suffire; mais celle-là même a besoin d'être soutenue par de bons témoignages pour me survivre. Vous qui vous amusez à écrire des malheurs imaginaires, promettez-moi de publier un jour le récit véridique de ceux qui m'ont conduite, à travers tant d'événements étranges, à la place que j'occupe. Hélas! je ne saurais la définir, cette place, car je ne crois pas qu'il en existe de semblable dans l'état de société où nous vivons. Mais au milieu de cette foule d'égoïstes, de cours légers, d'esprits méchants, dédaigneux, il se trouve parfois une âme pure et généreuse qui tient compte des bonnes actions, des sentiments élevés dans les situations les plus périlleuses de la vie morale, qui pardonnent à l'inexpérience de tomber dans les piéges de la séduction, à l'abandon d'accepter l'asile offert par une protection intéressée; enfin, un être assez juste, assez éclairé pour ne pas confondre la faiblesse et la corruption, le vice et le malheur. Celui-là ne lira pas sans attendrissement mon histoire… Jurez-moi de l'écrire telle que je vous la dirai, telle que Dieu la sait, ajouta Ellénore en levant les yeux au ciel. Cette promesse m'assurera une mort tranquille; me la faites-vous?
—Oui, répondis-je en lui prenant la main; puisse le serment que je fais de vous obéir rendre la paix à votre noble coeur; puisse l'ardent désir de vous peindre avec tous les agréments, toutes les qualités dont le ciel vous a douée, me donner le talent qui me manque! Dictez et j'écrirai.
J'offre aujourd'hui à mes lecteurs le résultat de cette promesse.
De puissantes considérations m'ont empêchée jusqu'à présent de publier cette histoire, dont les principaux noms seulement sont changés. Je la crois profitable aux personnes qui, nées pour la vertu, sont prêtes à accepter une situation à laquelle leur caractère ne pourra jamais se soumettre; et profitable aussi à celles qui, dupe des apparences, ont trop souvent tort de pousser la sévérité jusqu'à l'injustice.
ELLÉNORE.
I
Le père d'Ellénore, officier distingué d'un régiment irlandais, commandé autrefois par le duc de…, que nous nommerons le duc de Montévreux, s'étant vu contraint de se réfugier en France par suite des troubles de son pays, vint s'établir à Boulogne avec sa femme et ses enfants. Une modique fortune, encore diminuée par les sacrifices que le capitaine Mansley avait faits à son parti lui donnait à peine les moyens de soutenir honorablement sa famille. Un vieux nègre, dévoué aux intérêts de son maître, l'avait suivi dans l'exil, et son zèle infatigable secondait si bien son habileté, qu'il faisait à lui seul le service des quatre domestiques que son maître avait été forcé de renvoyer en Irlande.