—C'est ce que nous allons voir, dit le valet de chambre de M. de Rosmond en descendant du mur qu'il venait d'escalader; va lui demander main-forte, ajouta-t-il en repoussant Hubert et en saisissant la clef que tenait l'intendant.

Alors il ouvre la porte; Ellénore s'élance dans le carrosse dont la portière est ouverte, Augustine y monte aussi, après avoir jeté sur le pauvre Hubert un regard qui semblait dire:

—J'ai fait ce que j'ai pu, ce n'est pas ma faute.

Et les chevaux partent au galop.

Un pressentiment funeste frappe l'esprit d'Ellénore; un avenir affreux lui apparaît, et des larmes, des sanglots s'échappent de son sein. Elle demande grâce au ciel pour les crimes qu'elle n'a point commis; enfin, son désespoir fait pitié à mademoiselle Augustine. Celle-ci voudrait la calmer, et dit, sans le savoir, tout ce qui doit accroître la douleur d'Ellénore. Elle lui vante la bonté de M. de Croixville, l'amour qu'il a pour elle et qui lui fera tout pardonner; elle l'engage à retourner près de lui, à ne pas le sacrifier à un plus jeune qui la trompera sans doute, et ne lui fera pas un si beau sort. Ellénore ne la laisse parler ainsi que pour se mieux convaincre de la vérité des avis de M. de Rosmond. Elle rougit à chaque mot qui lui prouve les rapports que les gens de toutes les conditions lui supposent avec le marquis de Croixville.

Elle maudit l'impossibilité de jamais s'en justifier, puisque les gens qui l'approchaient de plus près, ceux que sa conduite aurait dû éclairer, abusés par sa situation, par sa seule présence chez le marquis, se croient le droit de la traiter en courtisane. Mais son esprit abattu par tant d'injures, d'injustice, repousse l'idée de profiter des honteux avantages attachés aux vices qu'on lui prête, à la classe où on la jette. Elle sent que sa nature se refuse à la destinée qu'on lui impose. Elle sent que si nul appui ne la protége contre sa propre faiblesse, contre les jugements du monde, son caractère sera digne de l'estime, et finira par l'obtenir. Cette pensée ranime son courage; et lorsqu'elle arrive à Boulogne, elle est tellement résignée à la vie modeste et monotone qui l'attend chez sa soeur, qu'elle rêve au moyen d'y ajouter quelque aisance par son travail. Sa connaissance parfaite des deux langues anglaise et française lui permet de traduire les romans qui paraissent à Londres et à Paris.

Rien n'a plus de prix à ses propres yeux que la certitude d'échapper à la dépendance par le travail. Ellénore se voit un moyen d'échapper à la misère, à l'ennui; elle commence à défier le sort… Mais la voiture s'arrête; elle est à Boulogne, devant la porte de la maison habitée par sa soeur… Son coeur bat en pensant qu'elle va se trouver, enfin, près d'une amie, qu'elle va embrasser ce qui lui reste de toute sa famille… Hélas! vaine espérance, madame S… s'est embarquée, il y a deux jours pour rejoindre son mari, à Calcutta.

XV

A la nouvelle du départ de sa soeur, Ellénore reste anéantie. On dirait que cette dernière protection lui étant ravie, elle n'a plus qu'à mourir. Les yeux fixes, la bouche muette, elle ne pense pas même au parti qu'elle doit prendre. Le postillon demande en vain où il doit la conduire, elle ne l'entend pas, et Maurice la voyant hors d'état de parler, commande au postillon d'aller à l'hôtel de France; là il choisit un joli appartement pour Ellénore et sa femme de chambre. Tous deux l'aident à y monter, car elle se soutient à peine. Après les avoir installées, Maurice les quitte pour aller payer les chevaux de poste; mais il ne revient plus de la journée.

Mademoiselle Augustine explique très-bien les premiers moments de cette absence; elle engage sa maîtresse à prendre quelque repos pour être en état de retourner au Val-Fleury; car elle ne doute pas qu'Ellénore en ait le projet. Pendant qu'elle s'étend sur la bonté du marquis de Croixville, et sur la certitude qu'elle a de l'indulgence dont il fera preuve pour ce qu'elle appelle une folie de jeunesse, elle déshabille sa maîtresse et la force de se mettre au lit; Ellénore lui obéit machinalement; ses membres, fatigués par le voyage, s'engourdissent; les forces de son cerveau, épuisées par tant de pensées déchirantes, elle s'assoupit. Mademoiselle Augustine profite de ce moment pour se faire servir dans sa chambre un très-bon souper, puis elle s'endort elle-même en rêvant au plaisir de se retrouver incessamment dans le château où elle menait une si douce vie.