Des soupirs, des sanglots la réveillèrent avant le jour. C'était la malheureuse Ellénore, dont l'accablement avait fait place au désespoir; mademoiselle Augustine, plus étonnée que touchée de cet accès de douleur, tenta de l'apaiser par tous les lieux communs à sa portée. Cherchant à deviner, à travers les plaintes les mots incohérents qui échappaient à sa maîtresse, quels sont ses projets, ses ressources, et ce qu'elle va tenter pour sortir d'une position si déplorable, elle ne cessait de lui répéter:

—Croyez-moi, mademoiselle, retournons chez M. le marquis.

—Jamais! jamais! s'écriait Ellénore.

—Pourtant si M. Maurice ne revient pas, que deviendrons-nous?… Je pense bien que mademoiselle n'est pas partie sans argent… M. le marquis de Croixville est bien trop généreux pour l'en laisser manquer; mais on en dépense beaucoup dans les auberges, et sans avoir compté avec mademoiselle, je suis trop sûre qu'en restant quelque temps ici elle verra bientôt la fin de…

—Vous avez raison, interrompit Ellénore, ramenée au positif de son malheur par les réflexions de sa femme de chambre; il faut quitter sur-le-champ cet hôtel garni, et me trouver deux petites chambres meublées dans une maison simple et un quartier retiré; ce que j'ai économisé sur ma pension m'aidera à vivre jusqu'au retour de ma soeur.

—Quoi! vous pensez à rester ici, seule, sans autres ressources que la petite rente dont vous avez hérité de votre père? s'écria mademoiselle Augustine en devenant plus familière à mesure que l'infortune d'Ellénore lui apparaissait plus clairement. Et que voulez-vous faire avec ces mille francs de pension? Il n'y a pas là de quoi payer seulement votre loyer.

—N'importe… je me résignerai à tout… n'en est-il pas de plus pauvres encore?

—Sans doute, mais ceux-là n'ont pas été, comme vous, habitués à coucher sur la plume, à manger dans de la vaisselle plate, à rouler en carrosse. Ah! je voudrais bien vous y voir, dans une petite chambre, au cinquième, travaillant jour et nuit pour gagner quelques sous!…

—Vous m'y verrez.

—Ma foi non; car je n'ai pas envie de vous voir dans un grenier. Si vous êtes dans la folle intention de sacrifier votre jeunesse, votre gentillesse dont vous tiriez déjà un si bon parti, à je ne sais quelle idée que je ne comprends pas, tant pis pour vous! Quand M. le marquis m'a mise à votre service, je lui ai promis de vous soigner de mon mieux, et vous êtes là pour dire que je lui ai tenu parole. Ce n'est pas ma faute si vous l'avez quitté; mais je me suis dit comme ça: si elle p'ante là un si brave homme, c'est qu'elle en trouve un plus jeune et plus riche, et je ne risque rien de la suivre…