Un regard d'Ellénore promit la soumission qu'exigeait Frédérik; elle ne fut pas moins complaisante pour les avis du médecin, et s'engagea à faire tout ce qu'il prescrivait, craignant de lui donner, par la moindre contrariété, une occasion de prolonger sa visite.
Dès qu'il fut parti, Frédérik s'assit près du lit d'Ellénore en disant:
—Je vous dois l'explication de tout ce qui vous surprend en ce moment, à commencer par ma présence ici. Écoutez-moi avec bonté, et vous verrez ensuite si mes projets méritent d'être approuvés.
»En revenant de Val-Fleury, mon premier soin fut d'ordonner à Maurice de tout disposer pour votre départ secret. Je me rendis ensuite chez le duc de Lauzun; je le trouvai occupé à m'écrire pour me prévenir de plusieurs dénonciations qui m'accusaient d'insulte envers la cour, et pour m'annoncer que l'ordre de me conduire à la Bastille avait dû être signé le matin même, car ce maudit duel m'a fait pour ennemis les gens les plus puissants auprès du roi.
»Lauzun me pressa de partir sur-le-champ pour l'Angleterre. L'idée d'être plus près de vous à Londres qu'à Paris, me détermina sans peine à suivre son conseil. Je revins chez moi prendre de l'argent, écrire à mon banquier et je me mis en route pour Calais; j'étais déjà à trente lieues de Paris lorsque je rencontrai Maurice qui venait à franc étrier m'apprendre l'embarras où vous plongeait le départ de votre soeur et son séjour dans l'Inde. Au lieu d'aller à Calais, je me dirigeai sur Boulogne, et conduit par Maurice dans l'hôtel où il vous avait laissée, je suis arrivé au moment même où, accablée sous les insultes de cette vile servante et de cet animal d'aubergiste, vous alliez quitter cet appartement. Je n'ai pu résister au désir de confondre ces misérables, au plaisir de changer tout à coup leur insolence en respect, leur effronterie en crainte. Mon nom seul a suffi pour les faire rentrer dans la poussière. Ah! gardez-le ce nom, par reconnaissance pour les ennuis dont il vous délivre, et par amour pour moi.
—Non, je ne saurais l'usurper, dit Ellénore.
—Et qui vous empêche de le porter toujours? Ma famille d'Angleterre est puissante, il est vrai; elle rêve pour moi un mariage qui serve son ambition. Mais, suis-je forcé de me sacrifier à ses vues orgueilleuses? Non, mon caractère, mon amour tout s'y oppose. Je veux bien, par égard pour leurs vieux préjugés, prendre tout le temps qu'il faudra employer, tous les ménagements nécessaires pour l'amener à approuver mon choix; mais comme il est irrévocable, elle finira par souffrir ce qu'elle ne peut empêcher. Mon plan est tout tracé. Dès que vous serez rétablie, je vous conduirai dans quelque jolie cottage aux environs de Richmond; là, un prêtre nous mariera, assisté par quelques amis qui seront nos témoins; là, je serai le plus heureux des hommes; là, si tu le veux, nous oublierons et la terre et tout ce qui l'agite pour nous enivrer d'un bonheur éternel.
—Ah! c'en est trop pour ma raison, s'écria Ellénore; à l'aspect de tant de félicité, comment penser à ce qu'elle vous coûte… et pourtant…
—Plus de scrupules barbares, interrompit Frédérik, plus de générosité cruelle; je ne puis vivre sans toi, confie ta destinée à mon amour, et tu verras si je suis digne de te posséder!
La confiance est la faiblesse des âmes nobles. Ellénore n'hésita pas à croire aux promesses de Frédérik, elle insista seulement sur les sacrifices qu'il lui faisait présentement et sur les reproches qu'il lui ferait peut-être un jour de les avoir acceptés. On devine la chaleur que M. de Rosmond mit à la rassurer sur ce sujet et le succès qu'il obtint contre les scrupules de cette âme naïve et fière, mais passionnée.