Elle promit de se conformer aux projets de M. de Rosmond, d'autant plus qu'ils n'étaient qu'honorables pour elle; mais se rappelant le danger qui menaçait Frédérik, elle s'écria tout à coup.
—Je veux partir, et partir ce soir même; allez vous informer de l'heure à laquelle le paquebot met à la voile. Si l'ordre de vous arrêter, arrivait! Ah! mon Dieu!.. Il ne faut pas rester un jour de plus ici.
—Y pensez-vous, Ellénore? A peine revenue à la vie, vous voulez braver la fatigue d'une traversée.
—Je me sens mieux, vous dis-je.
—Mais vous ne savez donc pas que je vous ai tenue tout un jour là, mourante, étouffée par le sang, dévorée par la fièvre; que sans le secours du médecin, j'allais vous voir expirer… Et il n'est point de considération au monde qui puisse me faire consentir à vous revoir dans un pareil danger.
—C'était la surprise, la douleur, la joie; maintenant je suis calme, je n'ai plus qu'une crainte, qu'une idée, celle de votre sûreté. Ne me rendez pas tous mes maux, en vous exposant plus longtemps; songez que si l'on venait vous arrêter en ce moment, on me tuerait avant que de vous arracher d'ici, de vous traîner en prison. Par pitié pour moi, embarquez-vous à l'instant même, s'il est possible, ou j'irai moi-même prier le capitaine de m'emmener.
—Gardez-vous en, chère Ellénore, ce serait trahir le motif de ma fuite que de vous exposer à partir, faible comme vous l'êtes et si peu remise des souffrances dont plusieurs personnes ont été témoins. Je partirai, puisque vous l'exigez: mais je resterai à Douvres jusqu'à ce que vous soyez en état de venir m'y rejoindre. L'ancien passeport que j'ai rapporté de Londres il y à trois mois me suffira pour y retourner; j'y joindrai ces mots: avec la marquise de Rosmond et une femme de chambre, et je préviendrai de la cause qui vous empêche de m'accompagner, afin qu'on ne mette pas d'obstacle à votre départ d'ici.
Au nom de sa sûreté personnelle, Frédérik était bien sûr de voir céder Ellénore à tout ce qu'il exigerait de sa prudence. Elle insista seulement pour qu'il s'embarquât au plus vite.
Pendant qu'il prenait tous les soins nécessaires pour assurer son passage, Ellénore se faisait servir un bouillon et quelque boisson cordiale pour ranimer ses forces. Elle donnait des ordres à mademoiselle Rosalie, qui déjà séduite par l'intérêt qu'inspirait Ellénore, lui obéissait aveuglément et se conformait sans peine à la recommandation faite par le marquis de Rosmond, de ne la point contrarier. Elle était encore terrifiée de la manière dont le marquis avait traité le maître d'hôtel à propos de ses procédés envers Ellénore, et de sa colère en chassant l'insolente Augustine.
Frédérik revint bientôt dire adieu à Ellénore; il avait tant de peine à la quitter qu'elle eut besoin de le menacer de partir elle-même pour le déterminer à se rendre à bord du paquebot.