Il y était déjà depuis plus d'un quart d'heure, sans qu'on pensât à mettre à la voile. C'était, disait-on, une dépêche du gouvernement qui se faisait attendre. Frédérik impatienté de ce retard, ouvrit le livre dont il s'était muni contre l'ennui de la traversée, et se mit à lire assis au bout du pont. Enfin le signal retentit, et le paquebot quitta le port. Le vent était favorable, mais il était froid, et l'on se disputait le peu d'abri dû à la grande voile.
—Faites-lui respirer le grand air, crièrent plusieurs voix. On étouffe dans la cabine.
Et personne ne s'inquiétait de celle qui se trouvait mal, d'abord parce que rien n'est si ordinaire que d'être fort souffrant pendant cette traversée, et puis parce que le mal de mer rend très-personnel. A peine si quelques regards se tournaient vers le petit escalier d'où sortait une pauvre femme, pâle comme la mort, et soutenue par deux matelots qui la déposèrent sur des ballots de laine.
—Elle est ma foi très-jolie dit un jeune anglais, en s'adressant à son ami.
A cette exclamation, Frédérik lève les yeux, les porte sur la femme qui excite l'admiration de l'étranger et reconnaît Ellénore.
XVII
A travers les plus tendres reproches sur l'imprudence d'Ellénore, Frédérik ne put dissimuler sa joie de la voir tout risquer pour le suivre. En amour, les preuves de dévouement ne se paient jamais trop cher, lors même que l'objet aimé en est la victime. C'est une des férocités de ce beau sentiment.
Ellénore était si heureuse, un avenir si doux venait de remplacer l'idée d'un avenir si déplorable, qu'elle ne fut pas longtemps à recouvrer ses forces. Mais comme une situation fausse entraîne toujours à sa suite des inconvénients graves et quelquefois périlleux, elle eut à surmonter des difficultés qu'elle n'avait pas prévues et qui la jetèrent dans un grand trouble.
D'abord en débarquant le soir à Douvres, Maurice courut aussitôt vers le meilleur hôtel de la ville avec l'ordre d'y retenir un logement pour lord et lady Rosmond. On sait que dans les moeurs anglaises, quelle que soit l'étendue de leur appartement, nobles ou bourgeois, pauvres ou riches, le mari et la femme n'habitent jamais nuitamment que la même chambre.
En arrivant à l'auberge, Ellénore, à peine remise de ses souffrances et des fatigues de la journée, aurait dû se mettre au lit; mais cette pudeur secrète qui avertit les femmes les plus aveugles sur un danger qu'elles ignorent lui fit résister aux instances très-raisonnables de Frédérik, et elle s'étendit sur un canapé, en prétendant qu'elle était aussi bien que dans son lit. On servit à souper; Frédérick en fit les honneurs avec une grâce, une vivacité qui décelaient sa joie. Il ne cessait de remercier le ciel du bonheur d'être là, seul près d'Ellénore, à l'abri des persécutions, des obstacles qu'ils auraient eut à braver en France; loin des importuns, des envieux et des gendarmes; enfin il était tout à son amour, et cet amour, il en parlait avec tant d'éloquence, et de passion, qu'un tel délire pouvaient être contagieux.