En voyant dans les yeux d'Ellénore le reflet du feu qui l'animait, et ce trouble divin que fait naître dans une jeune âme les premiers transports qu'elle inspire, Frédérik ne doute point de son triomphe. Mais avare des moments enchanteurs qui le précèdent, il veut les prolonger le plus possible. Cette délicatesse peut-être calculée augmente la confiance d'Ellénore: elle s'abandonne au plaisir d'avouer son amour à celui qui sera bientôt son époux. Elle revient sur chacun des mouvements de son coeur qui auraient dû le rassurer sur la crainte de n'être pas aimé. Elle lui rappelle ces émotions involontaires qui couvraient son front d'une rougeur subite, et trahissaient à chaque instant le secret de son coeur; enfin elle tomba dans ce charmant bavardage de l'amour où l'on s'apprend ce qu'on sait, où l'on se répète, sans craindre d'ennuyer, où tous les récits sont intéressants, les pensées ingénieuses, les mots éloquents parce qu'ils disent: Je vous aime.

Mais entendre de pareils aveux sans en perdre la raison était un effort plus qu'humain; Frédérik, ivre d'espérance et d'amour, se jette aux pieds d'Ellénore. Ce n'est pas un amant qui veut la séduire, dit-il, c'est un époux qui réclame ses droits… Ellénore, frappée tout à coup d'une vive terreur, le repousse en s'écriant:

—Oh! mon Dieu!… lui aussi me trompait!… Il ne veut que mon déshonneur!… Et des larmes abondantes couvrent le visage d'Ellénore. Mais, reprenant aussitôt courage, elle déclare à M. de Rosmond qu'il n'est pas de puissance au monde qui puisse la faire survivre à sa honte.

—Votre estime est le seul bien qui me reste, ajoute-t-elle avec toute l'énergie de son caractère. Je vous jure de l'emporter au tombeau. Si trompée par vos serments, livrée à vous sans autre défense que mon désespoir, vous abusez de ma confiance, voilà qui me préservera de toute offense, voilà qui saura me soustraire à votre lâcheté.

En parlant ainsi, Ellénore menaçait de se frapper d'un poignard, de cette arme dont elle s'était emparée en quittant le château de M. de Croixville.

A cette vue, Frédérik, tremblant, ne pense plus qu'à rendre Ellénore à sa première sécurité, car il la connaissait assez pour être certain de la vérité de sa menace. Mais il lui promet en vain toute la soumission qu'elle a droit d'exiger. Il ne peut obtenir d'elle de continuer ensemble leur voyage.

—Partez cette nuit même, partez à l'instant, dit-elle, allez choisir la retraite où vous voulez que nous allions cacher notre bonheur. Et quand vous aurez tout disposé pour notre union, vous m'enverrez Maurice, et je courrai vous rejoindre. D'ici là, ne nous voyons pas.

Frédérik tenta de nouveau de changer quelque chose à cette sévère résolution; il prodigua les serments pour l'avenir, les reproches, les regrets de s'être laissé entraîner un instant par l'excès de son amour. Il demanda pardon, les larmes aux yeux; tout fut inutile. Ellénore resta d'autant plus immuable dans sa volonté, qu'elle était fondée sur un sentiment d'honneur, et qu'un instinct secret l'avertissait qu'en le trahissant elle perdrait son empire.

Après avoir épuisé tous les moyens de persuasion sans pouvoir jamais obtenir d'Ellénore que ces mots:

—Cet amour qui est ma vie… l'échanger contre votre mépris?… non, jamais… plutôt mourir.