Et cela dit avec le ton calme et absolu qui persuade, parce qu'il est l'accent de la vérité; Frédérik, convaincu de l'impossibilité de réussir auprès d'Ellénore par l'attrait seul de la séduction, se résigna à suivre le plan tracé par elle. Pressé d'atteindre à son but, il sonna Maurice, lui commanda de faire atteler des chevaux à sa voiture, et une heure après ils étaient tous deux sur la route de Londres.

Pendant le peu de jours qui s'écoulèrent entre le départ de Frédérik et le retour de Maurice à Douvres, Ellénore se sentit accablée d'une tristesse invincible. L'espérance du bonheur prochain qui l'attendait, l'idée de revoir bientôt Frédérik, de lui appartenir sans crainte, sans remords, ces rayons d'une félicité divine étaient assombris par une foule de nuages que l'esprit d'Ellénore s'efforçait en vain de chasser. Le souvenir de la terreur que lui avait causé l'amour de Frédérik, la défiance qui était résultée de cette scène presque tragique, livraient son coeur à des pressentiments douloureux. Le reproche des sacrifices qu'elle acceptait de Frédérik empoisonnait le plaisir de lui voir tout immoler à leur amour: elle s'accusait d'intérêt personnel. Livrée à la réflexion par l'absence, elle raisonnait sa situation, et cette lueur de raison suffit pour lui montrer l'avenir sous des couleurs funèbres.

Une lettre de lord Rosmond vint dissiper ces tristes pensées; il mandait à Ellénore que tout secondait ses voeux: un joli cottage sur les bords de la Tamise était prêt à la recevoir. Un vénérable ecclésiastique était prêt à les bénir. Les actes étaient dressés chez le notaire du lieu; enfin, rien ne s'opposait plus à ce que lady Rosmond vînt mettre le comble au bonheur de son mari.

Tout en lisant et relisant cette lettre, qui lui prouvait avec quelle impatience elle était attendue, Ellénore se disposait à aller rejoindre sur-le-champ Frédérik; Maurice venait de l'avertir que tout était prêt, qu'elle pouvait descendre. Elle traversait le vestibule de l'hôtel pour gagner le perron, au bas duquel sa voiture de poste l'attendait, lorsqu'elle entendit une voix s'écrier:

—Eh! mais je ne me trompe pas!… C'est bien elle! Comment se fait-il que j'aie le bonheur de vous rencontrer ici?

—Je vais… à Londres… rejoindre ma soeur…, dit Ellénore au jeune comte Charles de Norbelle, avec l'embarras et la gaucherie d'une personne qui n'est point habituée à mentir.

—Et Croixville, qu'en avez-vous fait? Comment a-t-il pu se décider à vous laisser voyager ainsi seule? Je ne reconnais pas là sa prudence.

—Il est resté à Paris.

—Tant mieux, il vous surveillera moins, et l'on pourra vous voir. Où loge votre soeur à Londres?…

—Ma soeur… ne reçoit… absolument personne, monsieur le comte, reprit Ellénore en rougissant.