Ellénore admirait ce site charmant, cette élégante retraite, en se disant: «Je voudrais que ce fût là,» lorsque la voiture s'arrêta justement à la porte grillée, de la jolie petite maison rouge.
Si Frédérik s'était trouvé là pour la recevoir, la joie d'Ellénore eût été complète; mais un domestique anglais vint dire que mylord ayant été obligé de se rendre à Londres pour affaires, sa seigneurie l'avait chargé de recevoir milady et de la conduire dans l'appartement qui lui était destiné.
L'intérieur de ce cottage était en parfaite harmonie avec son extérieur élégant et simple. Au rez-de-chaussée, un joli parloir, dont les meubles étaient couverts en toile de l'Inde fort à la mode à cette époque; de l'autre côté, une salle à manger et un petit appartement; au premier étage, deux chambres à coucher avec deux cabinets de travail et de toilette; plus haut, les logements des domestiques; voilà de quoi se composait cette modeste habitation, qui réalisait tous les voeux d'Ellénore.
La chambre de milady, ainsi que Georges la nommait, rassemblait tout ce qui pouvait être nécessaire et agréable à la femme la plus recherchée. Des vases, des coupes remplis de fleurs, donnaient un air de fête à ce petit appartement. Sur un canapé, qui séparait les deux fenêtres, on voyait une robe de taffetas blanc garnie de dentelles, un bouquet d'oeillets blancs mêlé de jasmin; sur la cheminée se trouvait une boîte en forme d'écrin, recouverte en maroquin rouge, sur laquelle on avait imprimé en or les armes de la famille de Rosmond.
A la vue de cet écrin, Ellénore éprouva un sentiment pénible.
—Je n'accepte sa main, pensa-t-elle, qu'à la condition de vivre près de lui, non-seulement sans éclat, sans rien ajouter à ses dépenses habituelles, mais avec la ferme résolution de mettre dans sa maison plus d'ordre et plus d'économie. N'est-ce pas la seule dot que je lui apporte? et il voudrait s'appauvrir encore en me comblant de dons fastueux! Non, je ne le souffrirai pas.
En se parlant ainsi, Ellénore saisit l'écrin dans l'intention de le porter dans le cabinet de Frédérik. Elle s'étonne de le trouver si léger, la crainte qu'on eût dérobé les bijoux qu'il devait contenir le lui fait ouvrir; et son coeur bat de joie en apercevant à la place des riches chatons de brillants que renferment ordinairement un écrin, la parure virginale d'une jeune mariée; un rameau de fleurs d'oranger.
A côté de ce bouquet, il y avait une lettre conçue en peu de mots, dans laquelle Frédérik disait à Ellénore qu'il viendrait la pendre le soir même à onze heures pour la conduire à la chapelle de Ham…, où le prêtre et les témoins les précéderaient tous deux. «C'est là, ajoutait-il, que le ciel recevra nos serments; c'est là où j'acquerrai le droit de vous consacrer ma vie!» Et en post scriptum: «Je serai accompagné de la respectable miss Harriette Rosmond, la seule de mes parentes à qui je pouvais me confier.»
Ce n'était plus un songe, ce bonheur qu'Ellénore n'eût osé désirer, il allait s'accomplir… Cette vie qu'elle rêvait, cette vie douce et pure, fruit de l'amour chaste allait être la sienne… Tant de félicité lui semblait impossible; elle éprouvait cette sorte d'effroi qu'inspire un bonheur trop parfait. Quelque chose nous avertit qu'il n'est pas de ce monde et que, plus il nous approche des cieux, plus sera cruel le retour sur la terre.
Avec quelle innocente coquetterie Ellénore revêtit cette jolie robe blanche, choisie, commandée par Frédérik sur un modèle dérobé furtivement par mademoiselle Rosalie, et confié à son maître. Combien Ellénore était charmée de se trouver belle. «Je lui plairai ainsi,» pensait-elle; et, fière de cette idée, elle se mirait avec complaisance; elle s'abandonnait à cette présomption délirante qui ne dure qu'un instant, celui qui précède l'abdication. Une fois soumises aux lois d'un amant ou d'un mari, les femmes deviennent si humbles!