Il y avait toute une destinée dans ce mot:

—Partez!

II

A l'âge de cinq ans, il n'est point de souvenir douloureux qui résiste à l'attrait du moindre plaisir, et celui d'un voyage qui offre à chaque instant un aspect nouveau, et des incidents comiques devaient agir puissamment sur la jeune imagination d'Ellénore; la vivacité de ses impressions, la manière naïve et piquante dont elle les peignait dans son langage enfantin, charmèrent les ennuis de la route. La duchesse de Montévreux, plus que jamais ravie de trouver tant de plaisir dans une bonne action, redoubla de tendresse pour Ellénore, et voulut qu'elle fût traitée de même que ses propres enfants. La femme de chambre anglaise, que son éducation faisait distinguer dans la maison, fut chargée de donner ses soins à la gentille protégée, de surveiller ses leçons; et c'est entourée de tous les prestiges du luxe, comblée de toutes les préférences qu'on accorde aux favoris, qu'Ellénore grandit et embellit sous les yeux de Madame de Montévreux, la chérissant comme on chérit une mère, et s'en croyant aimée de même.

Mais si l'amour maternel n'est pas toujours à l'abri des atteintes de la vanité; si des femmes encore belles s'alarment quelquefois de l'admiration qu'inspirent les jeunes attraits de leurs filles, pouvait-on s'attendre à plus de résignation de la part d'une noble protectrice, accoutumée à se voir dans son salon l'unique objet de tous les hommages.

Cependant la duchesse de Montévreux était naturellement généreuse et bonne; placée au niveau ou au-dessus de la plupart des gens qu'elle voyait, son amour-propre avait toujours joui d'un parfait repos, et elle ne se doutait pas elle-même du changement qui pourrait résulter en elle du premier trouble jeté dans ce sentiment si implacable. Blasée sur le plaisir de briller, elle aimait par-dessus tout à plaire, et la préférence générale et particulière qu'elle s'était acquise par ses grâces et par son esprit devenait à ses yeux une propriété qu'on ne pouvait lui ravir sans crime.

Au milieu des adorateurs qui composaient sa cour, le marquis de Croixville se faisait distinguer: c'était un homme beau, spirituel, dont le caractère original et indépendant bravait tous les usages du monde et de la cour avec un succès inexplicable. Il avait obtenu la permission de paraître à Versailles, coiffé comme personne ne l'était alors, les cheveux bouclés et sans poudre; et cela sous le prétexte d'un excès de chaleur à la tête qui la rendait fumante lorsqu'elle était poudrée et qui l'obligeait à se la mettre dans l'eau plusieurs fois par jour. Ce privilége accordé parut au marquis un droit à beaucoup d'autres. L'on doit mettre en première ligne celui qu'il s'arrogea de dire tout ce qui lui passait par la tête, faveur insigne qu'on n'accorde en France qu'à l'esprit et à la gaieté.

On peut juger de la hardiesse des réparties du marquis de Croixville par sa réponse à la reine, lorsque le plaisantant sur la réputation qu'il avait de rançonner cruellement les villes et villages que sa bravoure lui soumettait, elle lui dit:

—Allons, soyez franc, avouez-nous combien vous a valu votre dernière campagne?

—Très-peu de chose, madame, répondit le marquis irrité de l'indiscrétion de la demande.