—Mais encore, je veux le savoir.

—Presque rien, madame, la dot d'une archiduchesse.

Une telle impertinence, dite par un autre, l'eût envoyé coucher à la
Bastille; mais il était convenu de tout passer au marquis de Croixville.
La reine lui tourna le dos pour unique vengeance, et bientôt une
nouvelle preuve d'audace de la part du marquis fit oublier celle-ci.

Tout en blâmant cet excès d'indulgence, il faut reconnaître qu'on n'en est jamais coupable qu'envers les personnes dont la malice est rachetée par de la bonté et un véritable mérite.

Dans un autre temps et sous un autre régime, M. de Croixville aurait pu jouer un grand rôle, car sa bravoure, son esprit, son activité, sa décision, sa générosité le faisaient adorer des soldats et des officiers qu'il commandait, et ces mêmes qualités, appliquées aux affaires d'État, en auraient pu faire un grand ministre; mais, à cette époque, les hautes capacités, neutralisées par la prévision d'une révolution inévitable, et par l'impossibilité de retarder la chute d'un pouvoir qui se laissait mutiler chaque jour, ne pensaient qu'à oublier dans les plaisirs l'orage qui les menaçait, elles mettaient leur génie à s'amuser; aussi M. de Croixville était-il renommé par tout ce que son imagination créait de plaisirs nouveaux et de magnificences inconnues.

Fils d'un maréchal de France, il avait épousé la fille d'un riche président, femme dont la vertu austère, effrayée des nombreux pêchés commis journellement par son mari, faisait pénitence pour deux, et passait la plus grande partie de sa vie à l'église. On racontait tout bas, peu de temps après ce mariage, une anecdote qui prouve que M. de Croixville portait trop loin la manie de se singulariser. Il avait eu de ce mariage deux filles dont il a surveillé beaucoup l'éducation, au milieu de l'existence la plus dissipée. Toutes deux étaient jolies; l'aînée a été célèbre par son esprit et ses bons mots.

A travers les désordres qui avaient appauvri la santé et la fortune du marquis de Croixville, on lui savait gré de séparer avec respect sa vie mondaine de sa vie de famille. Pour donner une idée de ses goûts dispendieux et généreux, on saura qu'ayant trouvé, à la mort de sa belle-mère, 900,000 fr. cachés derrière une boiserie, ce trésor, joint à ses revenus immenses, ne l'empêcha point de s'endetter en moins de trois ans. Mais ce n'était pas alors comme aujourd'hui, le luxe qui dévorait tant d'or, c'était la magnificence, et rien ne se ressemble moins que ces deux prodigues. L'un se ruine pour lui, la seconde pour les autres. L'un ne veut qu'étonner, humilier, l'autre vise à plaire, à faire illusion sur ce qu'elle offre. Le luxe dit:

—Regardez, mais ne touchez à rien.

—La magnificence dit:

—Tout cela est à vous comme à moi, prenez-en votre part.