—C'est un mystère que je ne dois pas pénétrer.

Le lendemain matin, en recevant les adieux de Frédérik, Ellénore fondit en larmes.

—Ah! c'est faire trop d'honneur à une si courte absence, s'écria M. de
Rosmond en voyant la douleur qu'Ellénore tentait en vain de surmonter.

—C'est vrai, dit-elle, je dois vous paraître ridicule, mais j'ai l'âme pénétrée de tristesse comme à l'approche d'un grand malheur.

—Cependant je ne vous laisse pas seule, ma cousine m'a promis de venir s'installer ici pendant mon absence; elle vous tiendra compagnie. Je sais bien qu'elle n'est pas toujours amusante et qu'il faut avoir un complice pour rire de ses bizarreries, de ses grandes phrases; mais vous les retiendrez pour me les écrire, cela vous distraira: sans compter que votre enfant vous occupe du matin au soir. Allez, vous aurez à peine le temps de penser à moi.

Ellénore sourit tristement à cette espèce de reproche, et pensa qu'il était inutile de s'en justifier. En ce moment, Maurice vint apporter à son maître un portefeuille rempli de banknotes. Ellénore s'étonna de le voir se munir d'une somme aussi forte pour entreprendre un si petit voyage; mais elle n'en fit point tout haut l'observation. Cette richesse présente ne s'accordait pas avec ce que M. de Rosmond lui avait dit peu de jours avant, de la gêne qu'il éprouvait depuis qu'il ne recevait plus aucuns fonds de France; tout, jusqu'au brillant équipage venu pour le prendre, lui paraissait étrange et la plongeait dans des suppositions qui se détruisaient l'une par l'autre. Mais ce qui la frappa le plus désagréablement, ce fut la manière dont M. de Rosmond repoussa les caresses du petit Frédérik, qui s'attachait à sa jambe comme pour l'empêcher de partir. L'enfant était caressant jusqu'à l'importunité, il est vrai, mais l'impatience de son père, la violence qu'il mit à l'éloigner de lui, à ordonner à la nourrice d'emporter son enfant, révoltèrent le coeur d'Ellénore.

—Il faut que ce voyage vous donne bien de l'humeur, dit-elle, pour traiter ainsi ce pauvre petit?

—C'est qu'il est insupportable, lorsqu'on a quelque chose d'important à faire, d'être ainsi obsédé, reprit M. de Rosmond; ah! vous l'aurez bientôt consolé de ce chagrin. Adieu, ajouta-t-il en s'approchant d'Ellénore pour l'embrasser; mais sa tendresse maternelle était blessée, elle accueillit froidement Frédérik.

—Au nom du ciel, ne me quittez point ainsi, dit-il d'un accent pénétré. Ne me gardez point rancune… Croyez qu'en vous affligeant, je suis plus à plaindre que vous… que la nécessité seule… que je vous aime plus que tout… que je n'aimerai jamais personne autant que ma chère Ellénore… que son amour est ma vie, et que si elle pouvait jamais se donner à un autre… Mais je délire, ajouta-t-il en s'efforçant de se calmer; pardonnez-moi de vous dire tant d'extravagances… C'est le regret de vous quitter qui me fait perdre la tête… Soyez indulgente.

Sans mieux comprendre ce retour de tendresse que le mouvement de dureté qui l'avait précédé, Ellénore tendit sa main à Frédérik, serra affectueusement la sienne, et le suivit en silence jusqu'à sa voiture.