XXI
Ellénore était encore sous le poids des réflexions qu'elle amassait l'une sur l'autre pour expliquer la conduite de Frédérik, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée de miss Harriette; elle eut peine à contenir un signe d'impatience en voyant troubler sitôt sa solitude; mais elle se dit: «elle me parlera de lui», et elle se rendit dans le salon où elle trouva la vieille miss entourée de malles, de cartons, comme si elle avait dû passer des années au cottage, Ellénore ne put s'empêcher de lui en faire la remarque, et miss Harriette répondit qu'elle ne marchait jamais sans tout ce qu'elle possédait de robes; on ne sait pas ce qui peut arriver ajouta-t-elle; vous avez beau vous obstiner à ne recevoir personne, vous verrez qu'il surviendra une circonstance, un hasard qui vous forcera à rompre ce voeu ridicule, et puis, qui peut être à l'abri d'une rencontre?
—Moi, dit Ellénore, moi qui ne sors jamais, et dont les promenades ne vont pas au delà de mon jardin!
—Ah! c'est s'emprisonner trop volontairement! et je ne vous promets pas, ma chère cousine, de me conformer aussi scrupuleusement aux recommandations de Frédérik. D'ailleurs, cette manière de se cacher à tous les yeux n'est bonne qu'à exciter la curiosité; je lui en ai donné la preuve en lui montrant les lettres qu'on m'adresse de tous côtés pour savoir de moi, s'il n'y a pas moyen de pénétrer dans ce charmant cottage, d'y rendre ses hommages, à la beauté qu'on y renferme? quels sont les jours où il va à Londres? les heures où vous êtes seule? enfin cent questions de ce genre qui révèlent assez les sentiments de ceux qui les font, sentiments que les difficultés exaltent, et qui finiront par éclater d'une façon terrible.
—Je crains peu ces passions imaginaires, reprit en souriant Ellénore, et ne crois point à l'amour qui n'est point encouragé.
—Malheureuse enfant! s'écria miss Harriette d'un ton tragique, combien cette confiance peut vous être fatale! Heureusement pour vous, Frédérik ne la partage point, et son humeur jalouse vous garantira toujours des pièges de la séduction.
—Vous l'avez donc vu souvent très-jaloux?… demanda Ellénore avec trouble.
—Jaloux jusqu'à la cruauté, reprit miss Harriette, sans penser à l'effet que devait produire ce qu'elle disait de son cousin sur l'esprit d'Ellénore; d'abord, dans son enfance, c'était un vrai diable, il se mettait dans des accès de colère à faire trembler son gouverneur. Un jour il a manqué tuer son frère cadet, parce que, étant malade, on avait donné au pauvre petit plus de joujoux qu'à lui. Que voulez-vous, il est né jaloux. La petite Fanny en sait quelque chose, et je connais certaine lady qui… Mais il ne faut pas tout dire. Le fait est que la passion entraîne avec elle bien des inconvénients. Et miss Harriette, continuant sur ce ton, raconta plusieurs aventures de Frédérik qui ne prouvaient pas en faveur de sa bonté ni de sa constance.
Le désir de raconter entraîne souvent les vieux parents dans ces sortes de délations; ils parlent des défauts des gens qu'ils ont élevés, comme s'ils s'en étaient corrigés; et le ciel sait si l'on se corrige! Ellénore écouta avec avidité les moindres détails qui lui révélaient le caractère de Frédérik, et depuis ramena souvent miss Harriette sur le sujet de cet entretien. Pourtant, elle n'en sortait jamais que l'âme attristée; mais elle avait entendu répéter cent fois le nom de celui qu'elle aimait, et elle consentait à payer ce plaisir par le chagrin de voir mutiler son idole.
Miss Harriette ne fut pas longtemps sans remarquer la quantité de promeneurs qui passaient et repassaient journellement devant la porte du cottage; aussi prenait-elle le soin de se parer et de se mettre à sa fenêtre en dépit du froid ou de la chaleur, tant qu'elle avait la chance de voir passer quelqu'élégant cavalier. Enfin, elle crut s'apercevoir qu'elle était reconnue de celui qui lui plaisait le mieux; il venait de lui faire un salut très-gracieux, elle y avait répondu par une révérence et un regard pudique fort encourageant; aussi le cavalier ne tarda-t-il point à revenir tout seul sur la colline qui dominait la prairie entourant le cottage. Cette prairie était entrecoupée de haies vives, que le cavalier s'amusait à faire franchir d'un saut à son cheval, à la grande émotion de miss Harriette, qui jetait un cri d'effroi à chaque bond du coursier. Il n'y avait plus qu'une haie à sauter, lorsque le cheval mal lancé ou trop retenu dans son élan, s'embarrassa les pieds dans les épines et tomba sous la fenêtre d'où miss Harriette contemplait cet exercice équestre.