Elle crie, elle appelle tous les gens de la maison pour voler au secours du malheureux qu'elle suppose être mourant de sa chute; elle les conduit elle-même près de lui, leur ordonne de le porter dans la maison, on le dépose sur le canapé du parloir; comme il paraît évanoui, et que son visage déchiré par les épines de la haie est couvert en partie de sang, miss Harriette ne confie qu'à elle le soin d'étancher ce sang précieux. Elle baignait d'eau le front du blessé, lorsqu'Ellénore, attirée par le bruit de l'événement, arrive et reconnaît le comte Charles de Norbelle.
Dans son premier mouvement, elle va refermer la porte et remonter dans sa chambre; mais miss Harriette dont la main posée sur le coeur du blessé, en sent redoubler les battements, s'écrie: Il se meurt!… Voilà les convulsions qui le prennent! Oh! mon Dieu! coure vite chercher le docteur!…
Ellénore, effrayée par ces exclamations, s'approche du canapé, et, voyant le comte immobile et ensanglanté, répète l'ordre d'aller chercher du secours au village voisin; mais le souvenir des soupçons de Frédérik à propos de M. de Norbelle revenant tout à coup à son esprit, elle sort de la chambre sous prétexte de presser le départ du domestique chargé de courir après le chirurgien, et elle laisse le blessé livré aux tendres soins de miss Harriette.
Il avait espéré mieux; et, voyant que le temps se passait sans ramener près de lui Ellénore, il se décide à sortir de cet évanouissement, et à ne pas attendre la visite du chirurgien, qui aurait constaté qu'il n'avait aucune blessure grave; il se contente de demander à la vieille miss la permission de venir la remercier de ses bons soins dès qu'il sera rétabli de cette chute, ce qu'elle lui accorde avec reconnaissance; puis il veut à toute force se traîner en boitant jusqu'à la grille où l'on avait attaché son cheval; en vain miss Harriette se récrie sur le danger de remonter sur ce même cheval, qui avait failli tuer son maître, sur la souffrance qu'il aurait à braver pendant la route avant d'être à Londres. Le comte de Norbelle, feignant de surmonter toutes les douleurs pour ne pas prolonger l'embarras qu'il cause, enfourche péniblement son cheval, glisse deux guinées dans la main du palefrenier qui tenait la bride, et s'éloigne en jetant sur miss Harriette un regard qui voulait dire: «à bientôt.»
—Vous avez été fort peu charitable pour cet intéressant jeune homme, dit miss Harriette en entrant chez Ellénore.
—C'est que je le connais, répondit-elle, et que j'ai des raisons de croire que sa chute a été volontaire.
—Quelle idée! risquer de se casser bras et jambes par caprice!
—Non pas par caprice, mais pour avoir un prétexte d'entrer ici.
—Quand cela serait! comment ne pas être touchée d'un pareil dévouement: risquer sa vie pour apercevoir celle qu'on aime! Ah! que d'excuses porte avec elle une si noble audace!
—Je ne soupçonne pas le comte de Norbelle de tant d'héroïsme; c'est tout simplement une vive curiosité qui l'a engagé à cette comédie.