—Ah! tu feins de l'ignorer, tu penses m'abuser encore en niant lâchement ta perfidie, quand je te vois tremblante pour lui, quand je te surprends dans tout le désordre du crime, encore souillée des caresses de ton amant!… Fuis, malheureuse! infâme créature! va-t'en, va rejoindre celui que tu quittes, va lui demander secours contre moi, car, je le sens, le besoin de la vengeance ne s'arrêtera pas à lui!…
—Frédérik, calmez-vous! Évitez-vous un remords éternel!
—Ah! tu crains pour sa vie! mais il te pleurera aussi, lui… cria M. de Rosmond avec l'accent furieux. Alors, dans son délire, il saisit le stylet qui est sur la table d'Ellénore et la frappe au sein. Son sang jaillit, Ellénore tombe sans mouvement.
—Que faites-vous? O ciel! s'écrie miss Harriette, qui accourt. Elle est innocente, je vous le jure sur l'honneur.
Et elle arrache le poignard du sein d'Ellénore, et elle appelle au secours… Mais la pauvre blessée, reprenant ses esprits, lui fait signe de se taire. Puis elle conjure Rosalie et miss Harriette de ne laisser pénétrer personne dans sa chambre.
—Si je meurs, dit-elle d'une voix affaiblie, que l'on ignore la main qui m'a frappée, et si le ciel veut que je survive à tant d'injustices, eh bien, vos soins me suffiront.
En parlant ainsi, elle faisait baigner d'eau sa plaie par Rosalie, puis elle pria miss Harriette de faire de la charpie pour couvrir sa blessure… Et Frédérik, pâle, immobile, respirant à peine, fixait un regard stupide sur ce qui se passait. Ce que venait de dire miss Harriette, sans porter la conviction dans son âme, avait eu sur lui l'effet d'une assertion vraie, dont la puissance agit en dépit du raisonnement. La vue du sang qu'il faisait couler le glaçait d'effroi; la terreur avait fait place au délire. Croyant à chaque instant voir les yeux d'Ellénore se fermer pour toujours, il semblait attendre ce moment fatal pour se frapper lui-même, et le bourreau inspirait plus de pitié que la victime.
Après être parvenue à arrêter le sang qui sortait de la blessure, miss Harriette dit à Rosalie de l'aider à porter Ellénore dans son lit, car l'état de faiblesse où elle se trouvait ne lui permettait pas de faire aucun mouvement. Frédérik, voyant la peine qu'elles avaient à la soulever, s'élança machinalement vers Ellénore qui ne comprenait pas qu'on pût passer si vite de la férocité à la commisération.
—Rosalie, dit-il, qu'on aille vite chercher un chirurgien.
—Je vous défends de me quitter, dit Ellénore à mademoiselle Rosalie.
Je ne veux voir personne. C'est la seule grâce que je vous demande,
Frédérik. A ce prix, je vous pardonne. Autrement, je le jure, le
chirurgien arrivera trop tard.