—Ellénore, Ellénore! s'écria Frédérik en tombant à genoux; je suis un monstre, un traître, un assassin indigne de pardon. Accuse-moi, fais-moi subir le sort que je mérite… Venge-toi d'un malheureux trop coupable pour croire à la vertu, trop passionné pour résister à sa fureur jalouse… Venge-toi, te dis-je… cela calmera mes remords.

—J'aime mieux pardonner, dit Ellénore en pressant la main de Frédérik, cette main teinte de son sang.

—Mon Dieu! que faut-il faire pour mériter tant de clémence?

—Ne plus douter de moi, reprit Ellénore; et ses forces étant épuisées par tant d'émotions différentes, elle perdit connaissance.

XXIII

Ellénore s'obstina à ne pas voir de chirurgien et à se guérir par le seul secours de l'eau, remède efficace, rarement employé à cette époque et dont on fait un grand usage aujourd'hui pour cicatriser les blessures. La sienne n'était pas aussi profonde que l'on avait présumé à la violence de l'hémorragie qui en était résultée, et elle se referma bientôt.

D'abord Frédérik parut très-joyeux d'avoir frappé d'une main tremblante; car miss Harriette, dans sa loyauté chevaleresque, n'avait pas hésité à lui raconter comment elle était seule l'héroïne de l'aventure nocturne qui avait attiré le comte de Norbelle au cottage; elle affirma de plus que le comte Charles ne tarderait pas à venir lui-même donner explication de ce mystère par une proposition qui serait sans doute accueillie favorablement de toute la famille Rosmond.

A ce récit, Frédérik avait souri de pitié en devinant la manière ingénieuse dont M. de Norbelle s'était servi du ridicule de miss Harriette pour arriver jusqu'à Ellénore. Mais il lui fut prouvé que celle-ci ignorait complétement le rendez-vous donné par sa cousine, et les projets insensés de cette vieille fille.

La suite de cette explication devait nécessairement ramener le calme dans l'esprit de Frédérik et Ellénore s'étonna de le voir encore plus soucieux que de coutume; pourtant, il ne se plaignait plus de sa fortune; il semblait qu'une main invisible lui prodiguât toutes les choses dont il déplorait la privation. Ses projets d'économie étaient abandonnés. Il revenait souvent de Londres avec de nouveaux chevaux plus beaux l'un que l'autre, tout en lui annonçait un surcroît d'élégance. Mais cette prospérité inexplicable, loin de le mettre en bonne humeur ne pouvait triompher de la préoccupation pénible empreinte sur son front. Plusieurs fois, Ellénore l'avait questionné sur la cause du tourment qu'il cherchait à dissimuler: il avait toujours répondu que ce prétendu tourment était une vision de l'esprit d'Ellénore, réponse qui, sans la rassurer, lui imposa la loi de ne plus le questionner.

Un matin Frédérik arriva très-ému et dit: