—Il faut que je vous quitte encore, chère Ellénore; le duc d'Orléans, las d'attendre son rappel à Paris, se décide à y retourner; il prétend être certain d'un accueil excellent de la part du peuple; ce qui obligera la cour à le bien recevoir, en dépit de toute rancune. S'il faut en croire les gens bien instruits, le duc touche au moment de récolter le fruit de ses concessions démocratiques; sa popularité est telle, que sans M. de La Fayette et ses vieilles idées de monarchie constitutionnelle, on porterait en triomphe demain le duc d'Orléans. C'est sans doute pour profiter de l'enthousiasme qu'il inspire que le prince retourne en hâte à Paris. Il désire que je l'y accompagne; et vous devinez, ma chère, ce qui peut résulter d'avantageux pour moi de cette faveur.
—J'avoue que le danger de vous trouver en France dans ces moments de trouble, est la seule idée qui me frappe, dit Ellénore avec tristesse.
—Ce danger très-réel pour les ennemis du prince n'existe pas pour ses amis. Rassurez-vous donc; d'ailleurs, le passe-port que j'emporte me donnera toujours les moyens de revenir dès que je jugerai prudent de quitter la partie; mais avant d'en venir là, il faut profiter de la chance. La fortune, comme toutes les femmes, se venge des dédains, et c'est mériter sa colère que de ne pas saisir les bonnes occasions qu'elle vous offre… n'êtes-vous pas de cet avis? ajouta Frédérik, en voyant Ellénore absorbée dans ses réflexions.
—Oui…, vous avez… raison, reprit-elle, sans trop savoir ce qu'elle disait… D'ailleurs vous seul… pouvez juger de la nécessité de ce voyage… Mais vous n'exigez pas que je m'en réjouisse! n'est-ce pas? Si du moins je pouvais vous suivre!…
—Ce serait une folie, conduire une femme au milieu d'un tel désordre, vous m'en feriez bientôt vous-même le reproche.
—Jamais je ne vous reprocherai de m'associer à vos dangers. Mais il vous convient mieux d'aller à Paris sans moi, que votre volonté soit faite, dit Ellénore, en se levant pour aller cacher ses larmes.
Frédérik ne tenta point de la retenir; ces adieux, embarrassants pour lui et pénibles pour Ellénore, il était content de les abréger; aussi s'empressa-t-il de retourner à Londres sans même embrasser son enfant.
Cette nouvelle séparation plongea Ellénore dans une tristesse profonde, que l'absence de lettres devait encore augmenter. D'abord elle chercha à s'expliquer le silence de Frédérik par les nombreuses occupations qui devaient prendre tous ses moments; puis le raisonnement cédant à l'inquiétude, elle se figura Frédérik exposé à toute la fureur d'un peuple en démence ou gémissant au fond d'une prison; elle supplia miss Harriette d'aller aux informations près des émigrés français de sa connaissance, pour savoir en détail ce qui se passait à Paris, et si l'un deux avait quelque nouvelle de lord Rosmond.
Miss Harriette, encore très-offensée de la manière dont son cousin avait refusé de croire aux intentions matrimoniales du comte de Norbelle, n'avait pas paru depuis longtemps au cottage, mais Ellénore réclamait son secours dans une circonstance qui pouvait amener quelque événement, et elle n'hésita pas à se rendre à Londres, chez un de ses vieux parents qu'elle supposait au courant de ce que faisait en France M. de Rosmond. En effet, elle sut par lui que Frédérik se portait fort bien, et que, tout dévoué au duc d'Orléans, il partageait ses plaisirs et ses succès politiques.
Cette réponse, quoique fort rassurante sur le sort de M. de Rosmond, n'était pas de nature à rendre le calme à Ellénore. Elle ne fit que changer d'inquiétude, et passer d'une idée pénible à la plus cruelle de toutes: celle de n'être plus aimée!