Peut-être cette lady Caroline était-elle la seule victime des ruses de Frédérik; peut-être, en trahissant Ellénore, restait-il le père légitime de son enfant. Ah! combien cet espoir la rendait indulgente! que son amour maternel satisfait lui ferait supporter courageusement l'infidélité d'un perfide! Mais comment se flatter encore! comment éclaircir ce doute, hélas! bien faible? Lady Caroline seule pouvait le détruire ou le confirmer complétement; et lors même qu'offensée des questions d'Ellénore elle se refuserait à y répondre, la vérité se ferait jour à travers son indignation.

En se donnant toutes ces raisons pour s'autoriser à une démarche à la fois si audacieuse et si humble, elle ne s'avouait pas la plus déterminante: ce sentiment vindicatif qui porte à jeter le trouble dans le coeur de l'ennemie qui vous ravit le bonheur. Dévoiler à lady Caroline l'infamie de lord Rosmond, lui montrer le désespoir, les tortures où conduisait sa trahison, en faire une prophétie effrayante, était une de ces consolations féroces que l'amour offensé se refuse rarement; car si cet égoïsme à deux, comme l'appelle un penseur, est parfois dévoué, il n'est jamais généreux.

—Non, s'écrie Ellénore, en marchant à grands pas dans sa chambre, non, il ne jouira pas en paix des profits d'un crime aussi lâche. Le monde en sera juge; cette femme qui le croit noble, loyal; cette nouvelle dupe qui le pare de toutes les vertus que je lui supposais, sera désabusée. Elle saura jusqu'où son coeur endurci, son esprit infernal, peuvent pousser la perfidie; qui sait l'effet d'une telle découverte?… Ah! si sa colère allait me venger… si, l'abandonnant à son tour, elle l'accablait de son mépris… de sa haine… il me tuera dans sa rage… Ah! que cette mort serait préférable à celle qui me tue de minute en minute!

Alors, Ellénore, s'obstinant dans son malheureux dessein, pense à se faire demander par sa rivale l'entretien qu'elle-même désire. Elle écrit ces mots à la hâte:

«Milady,

»Il existe entre nous un secret important. Voulez-vous l'apprendre?

»Lady Ellénore Rosmond.»

Elle sonne un domestique, le charge de remettre ce billet à lady
Caroline Rosmond, et attend avec anxiété la réponse.

Effrayée des suites de sa démarche, elle voudrait courir après le domestique, lui arracher le billet des mains mais il n'est plus temps. Il revient lui dire que la dame anglaise est en ce moment avec les autorités de la ville qui veulent s'assurer qu'elle n'est point un agent de Pitt et Cobourg; que l'on visite ses malles, ses papiers, qu'elle ne saurait écrire un mot sans paraître suspecte; mais qu'elle s'empressera de recevoir lady Ellénore, dès que ces messieurs la laisseront libre.

—Elle n'a rien dit de plus? demande Ellénore.