—Rien, madame.

—Elle ne vous a fait aucune question sur moi?

—Non, madame.

—Oh! sans doute, elle me croit une parente de lord Rosmond, pensa Ellénore, et elle recommanda au domestique de venir la prévenir, lorsque lady Caroline serait visible.

Dans l'attente d'une semblable entrevue, en proie à toutes les craintes, aux suppositions les plus douloureuses, aux sentiments les plus déchirants, on aura peine à s'imaginer la pensée qui vint tout à coup dominer les autres dans l'esprit d'Ellénore. Cette pensée toute féminine, sera seule comprise par les personnes de bonne foi avec elles-mêmes, qui ont souvent reconnu l'empire des petites idées sur les grandes passions, et qui savent à quel point les vanités du coeur peuvent se mêler aux plus impétueux mouvements de l'âme. Enfin, Ellénore pensa à paraître avec tous ses avantages aux yeux de sa rivale.

Elle fit appeler sa femme de chambre pour lui apprêter une robe élégante quoique simple. Celle-ci, étonnée de ce projet de parure chez sa maîtresse dont le visage est encore empreint des marques d'un profond désespoir, se fait répéter l'ordre; mais elle n'en doute plus en voyant Ellénore ôter le peigne qui retient ses cheveux pour les faire natter de nouveau, et réparer le désordre de sa coiffure. L'aspect de cette jeune femme pâle comme la mort, le regard éteint, les joues sillonnées de larmes, s'efforçant de paraître belle, ajustant avec goût les draperies de son corsage de mousseline, renouant plusieurs fois la torsade qui lui sert de ceinture pour que les plis de sa longue tunique tombent avec plus de grâce et marquent mieux l'élégance de sa taille, ces soins, pris dans le silence du désespoir, ressemblaient à ceux qu'on prend en Italie pour parer le cadavre d'une jeune fille. En effet, c'était la parure funèbre d'une jeune femme morte au bonheur; c'était cette pureté de traits, cet ensemble noble, quoique inanimé, qui fait dire en voyant passer la jeune fille sur son cercueil:

—Ah! mon Dieu! qu'elle était belle!

Ellénore déplorait l'inutilité de sa peine à cacher sous de vains ornements les dévastations qu'opèrent en un instant les convulsions du désespoir. Elle s'affligeait de se montrer ainsi abattue, flétrie par les larmes, aux regards de celle qui lui enlevait plus que la vie, et dans l'excès d'humilité où plonge le malheur, elle ne s'apercevait pas du charme puissant que cette langueur divine répandait sur toute sa personne. Elle ignorait que les jolis visages, frais, enjoués, s'enlaidissent à la moindre contrariété, mais que les traits nobles, les fronts sérieux s'embellissent sous la pâleur du désespoir.

A mesure que sa toilette s'achevait et que le moment de se rendre chez lady Caroline approchait, elle perdait de son courage à subir cette cruelle entrevue; s'étonnant de l'avoir provoquée, elle cherchait un moyen de l'éluder. Puis se livrant de nouveau à toute l'indignation que lui avait inspirée ce projet, elle se décidait à l'accomplir, comme on se décide au suicide, sans s'inquiéter de ce qui doit en résulter.

D'abord, elle se promettait de se présenter avec tout le calme d'une sécurité feinte; puis, cédant à l'impétuosité de ses sentiments, elle accusait Frédérik, menaçait sa complice et s'abandonnait à toute la violence du sentiment qui la dominait; s'excitant, se blâmant tour à tour, elle n'avait pu encore obtenir d'elle de raisonner sur sa situation, de s'en tenir à un éclaircissement qui la sortit des tortures de l'incertitude, d'éviter enfin l'aigreur, les récriminations qui ne pouvaient que nuire à sa cause et à l'intérêt que sa position, ses malheurs devaient inspirer, lorsqu'on vint l'avertir que lady Caroline était prête à la recevoir.