—Cela est vrai, je vous le jure sur ce qu'il y a de plus sacré au monde, sur l'honneur, cet enfant est le fils de lord Frédérik!

—Cela se peut, dit lady Caroline avec un sourire amer; mais un enfant légitime?…

—Oui, madame, c'est le fruit d'un mariage que j'ai dû croire légal et irrévocable, car il s'est fait devant témoins, dans une église et par un prêtre. Miss Harriette Rosmond, la cousine de lord Frédérik, peut l'attester, elle y assistait. Cet engagement, pris au nom du ciel, ne peut être violé impunément. Je ne puis laisser dépouiller mon fils de ses droits. Il faut que la loi le protège contre l'abandon de son père. Il faut que la loi décide entre nous; que l'une de nous deux soit la maîtresse d'un roué, la victime d'un infâme suborneur… ou la femme du plus méprisable lord de l'Angleterre.

—La décision n'est pas douteuse, s'écria lady Caroline en se levant pourpre de colère. Apprenez, mademoiselle, qu'on ne se joue pas d'une famille comme la mienne, que j'ai un père, un frère, pour qui tout le sang d'un faussaire ne suffirait pas à laver la moindre tache faite à notre nom. Perdez l'espoir de m'intimider par vos menaces, par vos aventures romanesques. Je vous plains d'avoir été dupe des serments d'un jeune lord qui s'est amusé, comme tant d'autres, avant de se marier. Je vous promets de l'intéresser à votre enfant, de l'engager à lui faire un sort, car les fautes du passé doivent se payer, et je consens à…

—C'en est assez, madame, mon fils n'aura jamais besoin de vous, ni de son père… Quelle que soit la valeur de l'acte qui m'a livrée à lord Rosmond, je resterai, plus que lui, digne du nom qu'il porte. J'aurais fait mieux encore, sans cet enfant qui excite votre pitié; oui, si j'étais la seule victime de ce monstre de perfidie, j'épargnerais son honneur aussi généreusement qu'il a lâchement compromis le mien. J'hésiterais à divulguer son infamie par égard pour vous, madame, qui m'avez montré de l'intérêt, pour vous, qu'il a déjà trompée, qu'il trompera sans cesse; car si son amour pour moi était faux, il n'a pas un seul sentiment vrai dans l'âme. Oh! vous découvrirez bientôt dans quel but il m'a sacrifiée à vous, ou plutôt à votre fortune; vous gémirez, mais trop tard, d'avoir été complice de son crime, d'avoir satisfait son ambition, sa cupidité à prix d'or: car, ne vous abusez pas, c'est cela seul qu'il aime en vous, c'est…

—Taisez-vous, mademoiselle, interrompit lady Caroline, d'un ton théâtral, en se redressant fièrement, pour faire croire que l'indignation l'emportait sur l'inquiétude; qu'elle avait une confiance fondée sur trop de preuves évidentes pour soupçonner la bonne foi de son mari, et pour le laisser injurier par une maîtresse abandonnée. Cessez d'injurier l'homme que j'aime, celui dont je m'honore de porter le nom, continua lady Caroline; ne me contraignez pas à réclamer le secours de mes gens pour me délivrer de votre présence. (Et, en parlant ainsi, elle portait la main sur le cordon d'une sonnette.) Vous avez demandé à pénétrer ici sous prétexte de me révéler un secret important. Est-ce à une aventure de jeunesse, à une de ces intrigues qui précèdent les mariages de tous nos jeunes lords, que vous donnez le nom de secret important? En vérité, ce serait risible.

—Riez-en donc, madame, interrompit Ellénore avec amertume, car c'est pour vous apprendre que j'étais la femme de lord Rosmond avant qu'il vous connût, et qu'il existe assez de témoins de cet acte solennel pour en soutenir l'authenticité devant tous les juges de l'Angleterre, que je suis venue chez vous; c'est pour vous dire qu'il y va de la légitimité de mon fils, et que je ne puis sans crime abandonner sa cause.

—Faites tout ce qu'il vous plaira pour rendre votre histoire plus intéressante, reprit vivement lady Caroline; ameutez tous les avocats de Londres pour amuser le public de vos réclamations amoureuses, le scandale en retombera sur vous, oui, sur vous seule. On sait ce que c'est que la rage des maîtresses quand leurs amants se marient, et personne ne prend leurs injures au sérieux.

—Oui, quand ce sont des maîtresses, des femmes dégradées par le vice, des misérables qui pleurent dans leur amant la dupe qui les paie. Mais les plaintes d'une honnête femme, indignement trompée, d'une mère qui réclame l'appui de la justice contre un acte qui lui ravit le nom et le rang de son enfant, se feront écouter, madame; des preuves irrécusables jetteront un jour affreux sur la conduite de lord Rosmond. Sa double trahison sera démontrée; et s'il est impossible que la loi protège un tel excès d'infamie… qu'il tremble!

—Sans doute, il tremblerait s'il devait être jugé par un tribunal révolutionnaire, dit lady Caroline, avec mépris; car on sait ce qu'une dénonciation produit en France par le temps où nous sommes; mais, grâce au ciel, ce n'est point à des juges français que nous aurions affaire, et toutes vos délations seront sans nul effet à Londres.