—Oui, mais elle n'y est pas. Persuadée du succès de son entreprise, elle a voulu en être témoin; elle est parvenue, je ne sais comment, jusqu'à Paris, s'y est tenue cachée plusieurs jours, mais pas assez secrètement pour échapper à l'oeil de la police, et l'on vient de la conduire à la Conciergerie.

—O malheur! s'écria Ellénore stupéfiée par cette nouvelle…
Maintenant… que faire? ajouta-t-elle en répondant à sa pensée.

—Il faut partir à la place de votre soeur, reprit M. de Savernon. J'accours pour vous supplier de ne pas attendre ici les recherches, les vexations qu'on croira devoir faire subir à la personne qui a donné asile au fils de la duchesse. Vous savez ce que cette séparation doit me coûter de peine, eh bien, je vous supplie à genoux de m'en affliger. Il y va de votre liberté, de la mienne, car je ne pourrais de sang-froid vous voir en butte à la colère de ces misérables, et Dieu sait ce qui arriverait alors.

—Soyez tranquille, dit Ellénore en reprenant sur elle l'empire qui ne l'abandonnait jamais dans le danger. Je n'ai point conspiré; la police est trop bien instruite pour ne pas savoir qu'en recueillant un malheureux proscrit, je ne lui ai pas fait subir d'interrogatoire; que j'ignore ce qu'il venait faire ici; que je suis innocente de tout ce qu'on reproche à madame de Montévreux, et que l'inimitié régnante entre nous deux est un sûr garant de cette vérité.

Puis cédant à sa pensée intime qui la portait à exécuter le plan tracé par le vicomte de Ségur, en dépit de l'événement qui devait le rendre inutile, elle insista pour presser le départ de sa soeur, en lui recommandant de ne pas paraître surprise, si la nouvelle bonne de Frédéric ne se trouvait pas au rendez-vous; de partir seule avec l'enfant, et d'écrire à la première poste ces simples mots:

«Envoyez-moi Rosalie.»

—Mais pourquoi ne pas profiter du seul moyen que le ciel vous envoie d'échapper à la vengeance de cet atroce gouvernement qui vous croit de concert avec ses ennemis? dit M. de Savernon.

—Fi donc! j'aurais l'air de fuir.

—Et qui donc n'a pas fui devant leur guillotine?

—C'est alors que madame de Montévreux aurait le droit de me croire assez lâche pour l'avoir dénoncée.