La voiture qui conduisait madame Mansley à Paris s'arrêta rue du Mail, au café des diligences. Ellénore, préparée à n'y pas trouver madame de Montévreux, espérait que le vicomte de Ségur y serait venu pour dire à madame Gardner la triste raison qui empêchait la duchesse de partir avec elle. Mais elle regarda vainement de tous côtés dans la rue avant de descendre de voiture, et pendant qu'elle donnait lentement au cocher les paquets qu'il devait aller faire inscrire au bureau, elle n'aperçut pas l'ami de la duchesse, alors elle pensa qu'ayant perdu tout espoir de la sauver, il avait cru inutile de se compromettre en venant là où elle ne pouvait se rendre. Une idée plus cruelle encore vint assaillir Ellénore.

—A force de l'entendre affirmer, se dit-elle, il me croit la cause du malheur de son amie! Ah! si de tels soupçons entrent dans l'esprit des gens qui me connaissent, qui m'aiment, comment jamais les détruire chez ceux dont l'indifférence accueille tous les méchants bruits! Mais il ne s'agit pas de moi en cette occasion. J'ai voulu me convaincre par moi-même de l'inutilité de notre ruse pour assurer la fuite de la duchesse. J'emporte dans mon coeur la satisfaction d'avoir fait tout ce qui dépendait de ma volonté, de mon zèle pour la délivrer. Que le monde en juge à son gré; qu'il se montre aussi dur, aussi injuste qu'il l'a toujours été pour moi; je le défie d'attenter au calme divin que je conserve au milieu de la tempête. Oui, je suis fière de mon dévouement, car il était sincère et méritait une meilleure récompense.

—On va bientôt partir, citoyens et citoyennes, dit le conducteur en s'avançant à la porte du café; allons! en route.

Ellénore, tirée tout à coup de ses réflexions par cette voix sonore, se retire derrière le volet de la porte pour laisser passer les voyageurs qui se rendent à la diligence qui les attend dans la cour; elle s'apprête à prendre son rang, lorsqu'elle verra sortir sa soeur avec Frédéric: car elle veut le mettre elle-même en voiture pour lui faire mieux accroire qu'elle va le rejoindre, puis elle se promet de revenir chez elle y attendre les événements avec toute la sécurité qui naît d'une bonne conscience; mais au moment où elle va s'emparer de la main de Frédéric, elle s'aperçoit qu'une autre femme la tient.

Cette femme, dont le capuchon gris et noir cache le haut du visage, marche les yeux baissés à la suite de madame Gardner; elle tient le bout d'un bâton de sucre d'orge dont Frédéric savoure déjà une partie. Ellénore les suit des yeux en se tenant cachée derrière le volet de peur d'être vue.

Arrivés tous trois près de la diligence, Ellénore voit cette femme prendre Frédéric dans ses bras, et le baiser au front avec tout le respect qu'aurait mis une vraie bonne à caresser l'enfant de sa maîtresse. Elle reste immobile, pétrifiée par la surprise; son coeur bat de joie; il n'y règne plus ni crainte, ni ressentiment, ni haine, il est tout entier aux voluptés de la clémence, au délire de la générosité. Cette femme qui couvre l'enfant d'Ellénore des baisers de la reconnaissance, cette femme qu'elle arrache au danger le plus imminent, c'est la duchesse de Montévreux; c'est bien elle; les yeux d'Ellénore l'ont parfaitement reconnue. Et quelle autre lui causerait de telles émotions? Mais qui a pu faire répandre le bruit de son arrestation?

La diligence était partie, et madame Mansley, absorbée dans ses suppositions, ne pensait pas à quitter sa place; mais un conducteur étant venu lui demander par quelle voiture elle partait, cela lui donna l'idée d'aller rejoindre la sienne, qu'elle avait laissée à quelque distance du bureau des diligences.

Au moment où elle allait franchir son marche-pied, elle aperçut le vicomte de Ségur installé dans la voiture; son chapeau sur les yeux et un doigt sur sa bouche pour recommander à Ellénore de ne pas paraître étonnée de le trouver là.

Elle attendit que la portière fut refermée, et que les chevaux fussent lancés pour lui demander l'explication du bruit qui s'était répandu.

—Avant tout, s'écria le vicomte en pressant la main d'Ellénore, laissez-moi vous bénir comme notre bon ange. Non, jamais créature plus noble, plus parfaite, n'est sortie des mains de Dieu!