Elle arriva au moment même où madame de Condorcet et Maillat-Garat tentaient vainement de calmer l'inquiétude de madame Talma, qui ne cessait de répéter, avec l'accent du désespoir:
—Il est tué, vous dis-je… autrement il m'aurait rassurée par un mot, par un message… Je viens de passer moi-même chez lui… on m'a dit à sa porte qu'il n'était pas rentré de la nuit… Son domestique a couru inutilement chez toutes les personnes que son maître visite ou reçoit chaque jour, aucune ne sait ce qu'il est devenu depuis hier soir… Ah! pouvait-il en être autrement! se battre en aveugle, en insensé, en brave maladroit, contre un homme qui n'a d'autre talent que de bien faire des armes et que d'envoyer une balle où il veut! Une telle folie devait être punie de mort… plus de doute, il est tué.
—Tué! répéta une voix défaillante.
Et la malheureuse Ellénore, étouffée sous le poids d'une émotion plus forte qu'elle, tombe inanimée sur le seuil de la porte qu'on venait de lui ouvrir. En vain on la secourt, on lui fait respirer des sels, le sang qui s'est porté subitement à son coeur en suspend les battements; ses yeux sont sans regard, ses lèvres sans couleur… On la croit expirante… On donne l'ordre d'aller chercher un médecin. Madame Talma se désole et s'accuse de l'état où est sa jeune amie, et c'est quand l'alarme est au comble, quand les domestiques, aussi troublés que leurs maîtres, ne sont plus à leur poste et laissent toutes les portes ouvertes, qu'un homme pénètre jusque dans le salon de madame de Condorcet, et, qu'en dépit du douloureux spectacle qui est là devant les yeux, un cri de joie s'échappe de toutes les bouches.
—Adolphe… cher Adolphe! Ce nom, répété vingt fois par les amis qui le pleuraient, n'a pas la puissance de faire sortir Ellénore de son anéantissement.
—Grand Dieu! s'écrie Adolphe en se précipitant à genoux, et serrant dans ses mains les mains glacées d'Ellénore; elle se meurt…
—Non, cette voix va la rendre à la vie, dit madame Talma, en voyant ce beau visage se ranimer. La nouvelle de votre mort l'a plongée dans cet état; parlez-lui, qu'elle vous entende… Réparez le mal que je lui ai fait.
—Se peut-il, dit Adolphe dans une sorte de délire…
Et, oubliant jusqu'à la souffrance d'Ellénore, il l'appelle à grands cris, la supplie de vivre; lui adresse une foule de mots incohérents dictés tour à tour par la joie et la terreur, puis voyant la pâleur d'Ellénore disparaître, ses beaux yeux se remplir de larmes, et sa bouche sourire, il embrasse sa vieille amie, il baise la main de madame de Condorcet, il serre celle de Maillat avec toute l'effusion d'une vive amitié, il les remercie tous de leur intérêt pour lui et s'excuse de les avoir tant inquiétés pour rien. Enfin il exhale en hymne de reconnaissance, en paroles inutiles les sentiments qui débordent de son coeur.
Pendant ce temps, Ellénore, dont l'étouffement avait fait place à un frisson général, semblait sortir d'un rêve douloureux et ne rien comprendre à sa souffrance, ni au bonheur de ceux qui l'entouraient; pourtant ce bonheur la rendait à la vie, elle le sentait, mais sans vouloir l'expliquer, tant elle avait peur de découvrir qu'il n'était qu'un prestige. Elle écoutait d'un air égaré les questions dont on accablait Adolphe, observait son sang-froid en répondant que ses amis avaient été trompés par des bruits absurdes, qu'il n'avait aucun droit à l'admiration due au vainqueur, ni à la pitié due aux vaincus.