—En êtes-vous bien sur? demanda madame Talma.
—Comment, si j'en suis sûr, je vous affirme que je n'étais ni fou ni endormi lorsqu'à nous a peint sa surprise extrême, en voyant tomber M. de B… blessé à la jambe par M. de Rheinfeld, qui, semblable à la Nicole du Bourgeois gentilhomme, avait tiré au hasard, car en considération de sa mauvaise vue et de certains propos agresseurs, on lui avait accordé l'avantage de tirer le premier, et certes, on ne se doutait guère qu'il en pût user ni abuser. Mais son bon génie en a ordonné autrement, ajouta M. de Savernon en regardant Ellénore, il a été épargné par miracle, comme le sont d'ordinaire les gens destinés à de grands succès. Et puis il défendait, dit-on, une si belle cause.
—Quant à cela, personne n'en sait rien, dit le chevalier; et là où la politique est pour quelque chose, on peut affirmer qu'elle en est le premier intérêt.
—Si, à peine échappés aux poignards des septembriseurs, les honnêtes gens se tuent entre eux, il n'y a pas de repos à espérer et le séjour de Paris ne sera plus supportable, reprit Ellénore: aussi vais-je retourner ce soir même à la campagne.
—Quoi, malgré le froid et la neige?
—Qu'importe! je préfère tout à l'ennui d'entendre parler sans cesse d'événements dans lesquels je ne suis pour rien, et où la malveillance me donne toujours un rôle ridicule. Lorsque le monde s'acharne à une personne, elle ne peut l'apaiser qu'en le fuyant.
En vain M. de Savernon tenta de retenir Ellénore à Paris, par la raison que lui-même était contraint d'y rester auprès d'une de ses soeurs gravement malade. Ellénore persista dans sa résolution, et le soir même elle alla coucher à Eaubonne.
Sa tête et son coeur étaient trop préoccupés des événements de la journée pour qu'elle pensât à goûter quelque repos; aussi, après avoir commandé à ses gens d'éteindre tous les feux de la maison, excepté celui de sa chambre, elle leur permit d'aller se coucher, et se mit à rêver au coin de sa cheminée.
Elle s'abandonnait depuis une heure au moins à ce plaisir des malheureux, qui consiste à repasser toutes ses émotions de la veille, à se reprocher de ne pas les avoir assez contraints; à reconnaître ses imprudences, ses faiblesses, à les juger avec toute la sévérité de la vertu; à se promettre de bonne foi de surmonter, d'éteindre le sentiment dont on se fait un crime, sans s'apercevoir que se jurer sans cesse de l'oublier, c'est y penser toujours. Elle ressentait ce vague effroi qu'inspire le silence de la nuit, en plein hiver, dans une habitation au milieu des champs; là où le bruit du sarment qui pétille, de la bûche qui pleure, de la lampe qui grésille, du pendule qui se balance, fait seul diversion à ce calme de la tombe. Elle s'alarmait de sa complète solitude, comme elle se serait alarmée de la voir troubler, lorsqu'elle crut entendre frapper trois petits coups sur l'un des barreaux de ses persiennes.