Et tout en parlant avec une véritable indifférence de sa sûreté personnelle, Ellénore attisait le feu, et faisait signe à M. de Rheinfeld de s'asseoir sur le fauteuil qui était à l'autre coin de la cheminée, comme elle eût fait si elle l'avait reçu en plein jour. Leurs efforts pour se tromper mutuellement sur le romanesque de leur situation, pour maintenir leur conversation sur tout autre intérêt que celui qui les animait, donnait à cet entretien un charme inexplicable.
—Vous n'avez pas peur de la prison, répéta Adolphe, cela se comprend, en voyant ce que vous faites de votre liberté; mais M. de Savernon ne serait pas si résigné, et comme votre arrestation l'entraînerait à quelque folie qui amènerait la sienne, c'est au nom de sa propre sûreté que nous vous supplions de penser à la vôtre.
Le nom du marquis était jeté là, comme un monceau de glace sur un brasier. Ellénore en ressentit l'effet et dit avec dignité:
—Vous avez raison, je dois lui éviter ce danger, je partirai à trois heures, je suivrai votre avis, en conservant une éternelle reconnaissance de la peine… que vous avez bien voulu prendre… de venir me le donner… à cette heure… et par le temps qu'il… fait.
—Méchante! s'écria Adolphe, est-ce à vous de me punir de tout ce que je tente pour obéir à votre pensée, pour vous rassurer contre mon coeur, et vous éviter l'horreur d'un soupçon flétrissant pour tous deux?
—Moi? vous croire capable de recourir à la ruse pour arriver jusqu'ici? d'ajouter par la démarche la plus compromettante aux injustes mépris dont on m'accable? Ah! que n'êtes-vous aussi perfide, aussi lâche; je ne vous craindrais pas! Mais ma confiance est telle que je ne vous ai pas même demandé par quel moyen…
—Par le plus simple, interrompit Adolphe; votre jardinier a été placé chez vous par madame de Condorcet, il est resté longtemps dans la maison de campagne qu'elle habitait près de Meulan, il me connaît, je lui ai confié l'avis que je venais vous donner et comme il a vu mourir son maître pour n'avoir pas reçu un semblable avertissement, c'est lui-même qui m'a conduit jusqu'à cette fenêtre: il est à quelques pas de là qui veille à ce que personne ne me surprenne. Soyez donc sans crainte. Eh! ne sais-je pas que tous les malheurs vous semblent préférables à celui d'être aimée par moi, que vous rougiriez moins d'être accusée d'un crime que de vous voir soupçonnée de répondre à mon amour? Et pourtant cet amour vous trouble, vous émeut, vous devinez que s'il résiste à tout ce que j'invente pour le tuer, c'est qu'il est immortel, qu'il agit sur vous en dépit de votre volonté, de la mienne, et que ni vous ni moi ne pouvons rien contre lui.
—Eh bien, s'il est vrai que vous ayez sur ma pensée une influence inexplicable, qu'en dépit de la raison, de la haine, dont je m'armais contre vous, mon coeur vous soit aveuglément soumis, soyez noble, soyez généreux; bornez là votre empire; ne cherchez pas à m'entraîner dans une position plus cruelle encore que la mienne. Vous connaissez mieux qu'un autre les calomnies, les mépris dont on m'abreuve, vous qui bravez la mort pour m'en venger. Mais ce que vous ignorez, c'est le besoin que j'ai de ma propre estime, de la vôtre, pour supporter tant d'injustices, tant d'humiliations. C'est la nécessité où je suis de tout sacrifier au bonheur de mériter votre dévouement.
—Vous ne sauriez le perdre en l'augmentant.
—Eh bien, j'en attends une nouvelle preuve.