—Ah! commandez, s'écrie Adolphe le front brillant d'espoir.
—Ne nous revoyons plus…
—Non, c'est trop exiger de ce coeur étranger à tous les intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de l'isolement auquel il est condamné. Je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir; mais je dois vous voir, s'il faut que je vive… Ellénore… vous ne répondez pas? Et pourtant, qu'est-ce que j'exige? ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez? ce monde absorbé dans ses frivolités solennelles ne lira pas dans un coeur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent: il y va de ma vie. Ellénore, rendez-vous à ma prière; il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à me voir occupé de vous seule, n'existant que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis encore susceptible, arraché par votre présence à l'ennui de la disgrâce, à la souffrance, au désespoir.
Ces paroles, semblables à une douce harmonie, plongeaient Ellénore dans une rêverie ravissante dont elle craignait de sortir.
—Je vous crois, dit-elle, en tendant la main vers Adolphe, mais sans détourner les yeux du plafond vers lequel ils étaient fixés… Je vous crois… et me fie à vous… disposez de mon sort… mais par pitié, sauvez-moi de la honte…
—Ah! vous confier ainsi, dit Adolphe en couvrant de baisers la main d'Ellénore, c'est m'enchaîner, c'est m'ordonner d'étouffer mes voeux les plus ardents; mais, votre repos, votre bonheur l'exigent, dites-vous, que sont mes intérêts en comparaison de ceux-là? Seulement mes sacrifices me donnent des droits à votre soumission. Disposez-vous à partir au premier rayon du jour; madame Delmer est prévenue, rendez-vous chez elle; et dès que vous serez toutes deux à l'abri des perquisitions de Fouché, faites-le savoir; je n'ose en demander plus, ajouta M. de Rheinfeld en se levant. Adieu.
—Adieu, répéta Ellénore. Ce sentiment que je me reprochais comme un crime, vous en avez fait un devoir. Merci, Adolphe, merci! Je pourrai donc penser à vous sans remords et vous écrire sans crainte. Ah! bénie soit la persécution qui me vaut tant de plaisir!
En disant ces mots, Ellénore conduisait Adolphe vers la porte donnant sur le jardin.
—Vous m'écrirez? Vrai? Ah! vous me devez bien cela en récompense de ce que vous m'imposez en ce moment. Songez donc que je suis là, près de vous, ivre d'amour, protégé par la nuit, encouragé par votre aveu, et que la terreur de vous déplaire, de vous affliger, me fait renoncer volontairement à toutes mes ambitions; qu'enfin, j'aime mieux vous paraître ridicule qu'égoïste.
—Ah! ne regrettez pas cette abnégation de vous-même, cette noble protection accordée à ma faiblesse, sans laquelle vous n'auriez jamais su, ni moi non plus, à quel point je vous aime.