Peu de moments après ces adieux, Ellénore était sur la route d'Anvers, en compagnie de madame Delmer, heureuse de rejoindre son fils et d'échapper par l'absence au dangereux bonheur de voir trop souvent Adolphe.
XXX
La certitude d'être aimé, loin de calmer les agitations de l'amour-propre, les ennoblit seulement. On veut justifier la préférence dont on est fier; on a recours à la gloire pour consolider sa puissance. C'est elle qu'on charge de porter son nom jusqu'à la personne adorée, en dépit de l'éloignement, des obstacles et des projets d'oubli.
Dès qu'Adolphe se vit séparé pour longtemps d'Ellénore, il ne pensa qu'à s'illustrer par son talent d'orateur, certain que le discours qui se ferait applaudir au tribunat serait lu avec intérêt à Londres, et lui vaudrait le suffrage qu'il ambitionnait le plus.
Les tentatives d'assassinat dont on accusait alternativement les jacobins et les émigrés devaient nécessairement amener des projets de loi tendant à augmenter encore les attributions de la police, et à fonder une justice arbitraire. On demanda la création de tribunaux spéciaux; et tous les membres du tribunat connus pour être également ennemis de l'anarchie et du despotisme, prirent parti contre une institution dont il était si facile au pouvoir d'abuser. Adolphe se distingua particulièrement dans cette discussion, et y fit preuve d'un esprit sérieux et fin, de cette éloquence profonde et scintillante qui lui ont assuré, depuis, une place distinguée parmi nos premiers orateurs.
Cette opposition raisonnable, mais intempestive, eut l'effet d'une faible digue contre un torrent impétueux, elle en redoubla la force et la rapidité. Bonaparte, meilleur juge que ces spirituels amants de la liberté, de ce qu'il fallait alors à la France pour contenir tous les partis prêts à s'entr'égorger de nouveau, voulait maintenir entre ses mains le pouvoir acquis par ses victoires. Il savait qu'après un bouleversement si général, la force seule peut ramener l'ordre, et que le peuple français obéit sans peine à ce qu'il admire. Il était sûr de le séduire à coups de succès, et il ne pardonnait pas aux esprits supérieurs choisis par lui-même pour seconder ses vues politiques, de s'ériger en frondeurs de toutes les mesures que la raison d'État l'obligeait à prendre; plus ils montraient de perspicacité à deviner son but et de talent à défendre les principes de la Révolution contre l'envahissement du pouvoir militaire, plus Bonaparte sentait le besoin de leur imposer silence.
La réorganisation sociale que rêvait le vainqueur de Marengo devenait impossible sous les attaques incessantes d'un parti décidé à détruire jusque dans leurs fondations les édifices qu'il voulait relever. Déjà sa politique avait opéré des rapprochements inespérés. La liste des émigrés remise en ses mains voyait chaque jour rayer ses plus beaux noms par un arrêté des consuls. L'ex-duc de La Rochefoucauld-Liancourt et l'ex-duc Matthieu de Montmorency venaient d'être nommés membres du conseil d'administration des hospices de Paris. Tout annonçait chez Bonaparte le désir de se concilier l'ancienne noblesse de France, et Fouché avait beau lui prouver que la machine infernale était une invention toute royaliste, les aveux de Saint-Régent et de Carbon avaient beau ne laisser aucun doute sur ce fait, Bonaparte n'en persistait pas moins dans l'espoir de convertir nos anciens seigneurs à son nouveau culte politique.
—C'est une cour qu'il leur faut, pensait-il, ce sont des grâces, des honneurs, peu leur importe la main qui les distribue; et je saurai bien les rendre envieux des places et des faveurs dont je puis disposer. Il y a tant de moyens de traiter avec la vanité; mais l'orgueil de cette poignée de républicains qui croient de bonne foi que la France veut une république, voilà ce dont il faut triompher à tout prix.
En vain le ministre des relations extérieures et le ministre de la police combattaient cette opinion; en vain nos plus grands orateurs s'épuisaient en discours énergiques pour retarder le retour du passé, ils irritaient l'autorité sans la décourager; à force de dénoncer la marche ambitieuse du premier consul, ils accoutumaient le peuple à la lui voir suivre. Ils l'obligeaient surtout à reconnaître que loin d'abuser de sa puissance, ainsi qu'ils le prétendaient, Bonaparte l'employait à ramener l'ordre à l'intérieur, tandis que ses armées nous faisaient respecter de l'Europe entière.
L'opposition eut tort; mais, tout en subissant la loi du plus fort, elle ne se tint pas pour battue, et les bons mots remplacèrent les beaux discours. Les salons devinrent des forteresses politiques où l'artillerie de l'esprit faisait feu continuellement sur chaque action du premier consul. Sa gloire gênait pour en médire; on imagina de lui opposer celle du général Moreau, et la malveillance, en l'accusant de jalousie, lui supposa bientôt tous les torts d'une rivalité à laquelle il ne pensait pas.