Quelques rapports de société établis depuis longtemps entre madame Mansley et mademoiselle de Cicé avaient motivé les mesures de police prises contre la première, par la raison que la seconde était gravement compromise dans l'attentat du 5 nivôse. La connaissance des détails de cette affaire, qu'on prétendait se rattacher à la conspiration anglaise, ayant parfaitement justifié Ellénore d'y avoir pris part, ses amis s'empressèrent de la rappeler à Paris, en lui affirmant que non-seulement sa liberté n'y courait plus aucun danger, mais que dans les bonnes dispositions de Bonaparte en faveur des émigrés rentrés, elle aurait peut-être le crédit de faire rendre à la famille de Savernon une partie des biens qu'elle possédait dans le Bigorre avant la Révolution. Ce motif, joint à beaucoup d'autres, aurait dû hâter le retour d'Ellénore; mais un sentiment confus l'avertissait des agitations qui l'attendaient et lui faisait regretter d'avance la vie qu'elle menait à Londres. Les caresses de son enfant, le bonheur de le voir sans cesse expliquaient assez sa répugnance à quitter l'Angleterre; cependant elle était de trop bonne foi avec elle-même pour ne pas s'avouer que la crainte de revoir Adolphe et le plaisir de recevoir de ses lettres lui faisaient seuls prolonger son absence.
Pour les consciences timides et les imaginations vives, l'éloignement est quelquefois plus dangereux que la présence. On croit pouvoir penser sans crime à celui qu'on est sûr de ne pas rencontrer; et l'impossibilité de révéler son amour par aucune indiscrétion fait qu'on s'y livre sans remords. Avec quelle joie Ellénore s'enfermait dans sa chambre pour y décacheter la lettre qu'elle avait séparée de celles qui lui venaient de France, et qu'elle aurait craint de lire devant témoins! Comment peindre le ravissement où la plongeaient ces lettres charmantes! Combien elles surpassaient encore tout ce qu'on pouvait attendre d'un esprit aussi distingué; que de grâces dans sa coquetterie, de mélancolie dans sa passion, de bon goût dans sa gaieté, de délicatesse dans sa flatterie, de naturel dans ses aveux! Ah! quand on avait goûté de ce divin poison, on en voulait mourir.
—Ne me rappelez point, répondait Ellénore à Adolphe; songez à tout ce que je perdrais en me rapprochant de vous.
Et, confiante dans l'impossibilité présente de voir abuser de sa faiblesse, elle la dissimulait fort mal, surtout après avoir bien établi dans sa pensée qu'un sentiment fondé sur l'antipathie et traversé par les devoirs, les intérêts les plus sacrés, ne pouvait être que malheureux.
Les coeurs exaltés cherchent à se persuader que l'amour bien exprimé est rarement sincère; erreur d'autant plus dangereuse qu'elle laisse sans défense contre la plus grande des séductions. Ellénore en fit bientôt l'expérience; tout lui parut fade en comparaison de l'amour d'Adolphe. Elle lui pardonna le tort d'être spirituel, et comme l'absence lui cachait ce qu'elle n'aimait point en lui, rien ne tempérait la vive admiration que lui inspirait l'éloquence passionnée d'Adolphe et la tendre émotion à laquelle elle s'abandonnait à l'idée d'en être si gracieusement aimée.
Avec un semblable sentiment dans l'âme, on brave facilement tous les piéges où l'amour-propre se laisse prendre. La réputation qu'avait la beauté de madame Mansley, la triste célébrité que lui avait attirée ses malheurs, en faisait un objet de curiosité pour les fashionables, et un objet d'envie pour les élégantes de Londres. C'était à qui s'adresserait à ses amis, tels que le colonel Saint-Léger, M. Ham…, lord Seymour, pour se faire présenter chez elle. Le fameux Pitt lui-même, s'étant retiré momentanément des affaires pour éviter de mettre sa signature au bas du traité d'Amiens, venait souvent se délasser des discussions parmi les causeurs distingués qui se réunissaient chaque soir chez Ellénore. La présence de madame Delmer rendait ces réunions aussi convenables qu'agréables; Ellénore les multipliait d'autant plus volontiers, qu'elle ne se faisait pas d'illusion sur les sacrifices que s'imposait son amie, pour lui sauver les humiliations qu'on ne lui aurait pas épargnées, si elle avait tenté de la suivre dans le monde, et qu'elle désirait la dédommager par les agréments d'une conversation spirituelle, des plaisirs bruyants de la société de Londres. Madame Delmer sachant tout ce qu'on doit attendre de la galanterie qui se fait prude, avait mis de côté ses lettres de recommandation, décidée à fuir les salons de Londres où l'on n'aurait pas reçu Ellénore. Mais, malgré tous les soins de madame Delmer à lui cacher le vrai motif de sa réclusion, Ellénore le devinait et s'en affligeait. D'ailleurs comment aurait-elle pu l'ignorer? Dans chaque promenade, dans chaque lieu public où elle accompagnait madame Delmer, qui, en qualité d'étrangère, visitait les curiosités du pays, Ellénore ne rencontrait pas une femme de la haute société qu'elle n'en reçût une impertinence, ou quelque marque d'un dédain insultant; sa fierté en souffrait à tel point, que rentrée chez elle, des larmes cuisantes s'échappaient de ses yeux: elle maudissait de nouveau sa fausse position, et reprochait au ciel d'avoir mis tant d'honneur, de noblesse dans son âme pour la livrer sans cesse à la honte et au mépris.
Cette paix inespérée et dont on prévoyait la prochaine rupture, nos nouveaux enrichis, nos jolies femmes en profitèrent pour voir la grande ville rivale de Paris et pour y laisser quelques souvenirs de l'élégance française. La belle madame Récamier y obtint des succès d'autant plus flatteurs que sa parure n'y entrait pour rien. Coiffée seulement de ses beaux cheveux, vêtue d'une simple robe de crêpe blanc, l'éclat de son teint, de ses yeux, la grâce de sa taille, le charme attaché à sa personne en faisaient la reine du salon où elle entrait. Les vieilles Anglaises ne comprenaient pas qu'on pût s'attirer tant d'hommages à si peu de frais. Les jeunes, forcées de convenir de la beauté de madame Récamier, niaient son esprit. Elles allaient jusqu'à lui prêter des mots d'une naïveté ridicule, et il a fallu les adorations de tous les gens les plus spirituels de l'Europe pour détruire l'effet de cette sotte calomnie, tant la malveillance adopte facilement les mensonges de l'envie. Il a fallu que, survivant à sa fortune et à sa jeunesse, madame Récamier conservât l'attrait si puissant d'une bonté inépuisable, d'un esprit fin et profond, qui comprend le génie et lui voue un culte dont la supériorité est seule capable; il a fallu enfin que son salon devint l'asile des illustrations qui composaient celui de madame de Staël, pour que madame Récamier fût reconnue digne d'hériter des causeurs de sa spirituelle amie.
Le bruit de Londres, les hommages flatteurs qu'Ellénore et madame Delmer y recevaient de la part des personnes dont l'amitié est un titre à l'estime générale, ne les rendaient point indifférentes aux événements qui se passaient en France. Plusieurs des amis qu'elles avaient laissés à Paris s'étaient engagés à les tenir au courant des grandes choses qui s'y décidaient chaque jour et des caquets qu'elles faisaient naître. Nous ne saurions donner une plus juste idée de la manière différente dont ces événements étaient jugés à cette époque, qu'en copiant ici deux lettres écrites à madame Mansley par deux frères, connus tous deux par leur esprit et leurs succès à la cour de Marie-Antoinette, que la Révolution avait ruinés également, mais dont l'un rêvait déjà, dans de nouvelles faveurs, le retour de tout ce qu'il avait perdu tandis que l'autre ne pensait qu'à mourir pauvre et fidèle.
Pour expliquer le franc-parler de ces deux lettres, il est urgent de dire qu'elles avaient été confiées à un jeune homme attaché à l'ambassade de France, et qui, ayant l'honneur d'accompagner le général Andréossi à Londres, n'était assujéti à aucune perquisition.