—Quoi! vous pensez qu'un homme monté si haut par le seul fait de sa gloire, irait la ternir volontairement pour le bon plaisir de ses conseillers et pour leur donner une garantie sanglante de sa religion révolutionnaire?
—J'en ai peur, dit le chevalier.
—Et moi j'en suis sûr, dit M. de Savernon, c'est pour cela que je m'expatrie une seconde fois.
Ellénore paraissait si malheureuse de la résolution de M. de Savernon que ses amis se réunirent pour engager le marquis à attendre l'événement avant de prendre un parti. Il était tellement exaspéré, qu'Ellénore ne mêla point ses instances aux leurs, tant elle craignait de le voir victime de son indignation trop éloquente.
—Au fait, reprit-il, autant se faire tuer ici qu'aller mourir d'ennui et de honte là-bas! Pourquoi ceux qui sont nés comme nous et qui pensent comme moi, n'iraient-ils pas demander à ce Bonaparte d'épargner un Bourbon?
Chacun se récria sur la témérité et l'inutilité de cette démarche.
—Eh bien, moi qui le hais, j'en pense mieux que vous, continua M. de Savernon, car je le crois capable d'être sensible à une action noble et courageuse. Qui sait? peut-être n'attend-il qu'une sollicitation de la part des émigrés qu'il a laissés rentrer, qu'une démonstration qui atteste l'innocence du duc d'Enghien pour le mettre en liberté. Avec son million d'hommes armés et prêts à tout saccager pour lui plaire, il est bien assez fort pour nous accorder cette faveur.
—Sans doute; mais ne nous pressons pas de la demander, dit le chevalier; Cambacérès est, dit-on, de notre avis. On prétend même qu'après un long plaidoyer dans l'intérêt du prince, on lui a répondu: «Vous êtes donc devenu bien avare du sang des Bourbons?» Il est sur que si celui-là plaide pour le duc, il y en aura bien d'autres. Espérons dans la bonté de la cause, et puis aussi dans le caractère du premier consul; c'est un homme de génie qui blâme avant tout le mal inutile; d'ailleurs, il déteste trop les jacobins pour vouloir les imiter.
Ce raisonnement parut plausible, et l'on attendit le lendemain avec plus d'espoir que de crainte; mais quelle stupeur frappa ce lendemain, tout Paris, à la nouvelle de l'assassinat juridique qui avait eu lieu dans la nuit! Quelle leçon dans le morne silence de cette ville! dans ces personnes consternées qui s'abordaient en levant les yeux au ciel, se serraient la main et se séparaient aussitôt pour éviter de se dénoncer par la moindre plainte; ordinairement dans les crimes de parti, les victimes seules font pitié; mais dans cette circonstance, les bourreaux étaient si malheureux de leurs succès, si honteux de leur obéissance, qu'ils n'avaient pas la force de dissimuler le poids qui les oppressait; tout le monde désirait savoir les détails de cet horrible drame, et personne n'osait les demander. L'étonnement, le regret, la terreur, semblaient avoir éteint toutes les voix.
Pour la première fois, Ellénore ne déplorait pas l'absence d'Adolphe; car il n'aurait pu taire son indignation, et Dieu sait comment on l'en aurait puni. Redoutant pour elle et ses amis l'impossibilité de modérer l'impression qui les dominait, et ce qui pouvait résulter d'une indiscrétion, Ellénore avait prétexté un grand mal de tête pour s'enfermer chez elle. Madame Delmer, qui avait aussi de fortes raisons pour se soustraire à la curiosité des indifférents, qui sont très-souvent sans le savoir les complices des espions, lui fit demander de la recevoir, avec toute l'insistance qu'on met à réclamer un service important.