—Le duc d'Enghien arrêté, s'écria Ellénore, et sous quel prétexte?
—Comme complice de Pichegru: mensonge atroce et suffisamment prouvé par la tranquillité du prince à attendre les gendarmes de Bonaparte, lorsqu'il lui aurait été si facile de s'enfuir à la nouvelle de l'arrestation de ses soi-disant complices. Mais ce bruit, répandu pour contenter la populace, n'abuse personne. Le prince est à Vincennes, où, pour s'en débarrasser plus vite, on va le soumettre à un conseil de guerre. Après lui viendront tous ceux qui étaient attachés aux Bourbons par leurs places, leurs intérêts, leurs sentiments, et ce sera une nouvelle terreur, coiffée d'un bonnet de grenadier au lieu d'un bonnet rouge. Il faut partir pendant qu'on le peut encore, avant que les fusillades aient remplacé la guillotine.
—Ah! mon Dieu! dit en entrant le comte de Ségur, qui peut te donner de semblables idées?
—Ce qui se passe, et ce qu'on doit attendre d'un homme que la rage de régner portera aux plus barbares excès contre tout ce qui lui fera obstacle. Ce qu'il tente aujourd'hui vous dit assez ce qu'il accomplira demain. Partons, vous dis-je!
—Émigrer de nouveau! Mais rappelez-vous donc les ennuis de cette vie d'exil et tout ce que vous avez risqué pour revoir ce pays que vous voulez quitter, dit Ellénore.
—Vraiment, je ne le fais pas par caprice; mais je ne saurais me taire sur les horreurs que je vois, ni échapper à l'espionnage des ilotes du dictateur; admirez comment il traite les gens qu'il suppose ne pas l'aimer, car il va tuer ce malheureux prince uniquement pour servir d'exemple à ceux qui osent discuter ses droits au trône.
—Le tuer! répéta M. de Ségur; ah! je crois que vous allez au delà de la volonté du premier consul. Des personnes qui l'approchent de très-près m'ont affirmé que l'arrestation du prince, dont l'illégalité frappe tout le monde, n'a été ordonnée que pour faire peur aux émigrés rassemblés à Altenheim, et que le mauvais effet de ce coup d'état ayant déjà éclairé Bonaparte, il est probable qu'on se bornera à renvoyer le duc d'Enghien en Allemagne, sous le serment de ne jamais porter les armes contre la France. Mais voilà un homme qui en sait plus que nous là-dessus, puisqu'il a un ami ministre, ajouta le comte en voyant arriver le chevalier de Panat.
—Ah! mon ami ministre ne sait rien de ce qui se fait sur terre; il est bien assez occupé vraiment de nos ennemis maritimes, répond le chevalier. Mais je viens de rencontrer sur le boulevard un célèbre votant que je ne veux pas vous nommer, et dont la figure enjouée m'a causé un certain effroi. Ce n'est pas que le pauvre homme ait la moindre animosité contre le prisonnier de Vincennes; mais quand on a voté la mort de Louis XVI et qu'on se l'entend souvent reprocher, on n'est pas fâché de voir le héros du jour tomber dans la même faute dont on vous fait un crime, et j'ai cru lire la sentence de l'héritier du grand Condé dans l'air niaisement satisfait de ce ci-devant républicain.
—Heureusement, tous ceux qui sont appelés à juger le prince n'ont pas le même intérêt que votre monsieur à justifier son vote par un arrêt infâme, dit le comte.
—Tous, non; mais il en est qui peuvent compter double et dont l'influence est d'autant plus à redouter qu'ils se sont rendus nécessaires au premier consul. Ce sont des flatteurs haineux toujours ravis des défauts et des torts du maître, et partant toujours prêts à les encourager.