Ellénore sortit de l'église aussi troublée qu'elle y était entrée, mais par des idées bien différentes: pénétrée d'admiration pour le sentiment religieux qui avait triomphé de l'orgueil de la duchesse de Montévreux, elle se demandait si ce retour au bien était dû à l'effroi de l'enfer ou à l'attrait de la vertu? si c'était l'oeuvre des prêtres ou du repentir? ce qu'elle pouvait espérer en sa faveur d'une conversion si prononcée? Et la réflexion l'amena bientôt à conclure que madame de Montévreux, ne pouvant plus être coquette venait de se faire dévote, ce qui n'empêche pas toujours de rester fière et prude.

XXXIV

La fin de l'hiver étant devenue fort rude, les amis d'Ellénore la supplièrent de revenir à Paris par pitié pour le froid qui les gelait en allant la voir. Elle ne pouvait leur faire un plus grand sacrifice; car la société, devenant chaque jour plus sévère pour elle, lui inspirait un vrai désir de la fuir; et s'il faut l'avouer, la certitude de n'y pas rencontrer Adolphe dépeuplait à ses yeux les plus agréables salons de Paris.

Cependant, à peine la sut-on de retour en ville que tous ceux qui la connaissaient s'empressèrent de la visiter, les uns par un véritable intérêt, les autres par pure oisiveté.

Le retour de la guerre changeait la position des émigrés, rentrés en grand nombre pendant le peu de temps qu'avait duré la paix. Tant que tous les gouvernements étrangers acceptaient le sien, Bonaparte voyait la cause des Bourbons sans appui, et les émigrés sans moyen de les remettre sur le trône. L'Angleterre reprenant les armes contre la France, devait chercher à l'inquiéter de toutes manières, et lui créer des conspirateurs dans tous les partis. La conjuration de Georges Cadoudal ne laissa aucun doute au premier consul sur le sort que lui réservaient les royalistes: leurs projets d'assassinat bien prouvés, il se crut le droit de sévir contre de tels ennemis; malheureusement, trompé par de faux rapports, il enveloppa dans sa vengeance un innocent dont la mort a été le plus grand chagrin de la vie de Napoléon.

Rien ne saurait donner une idée des agitations de la société de Paris à cette époque. Le besoin de s'amuser, de profiter des avantages d'un gouvernement fort, éclairé, et surtout très-généreux pour ceux qui s'attachaient à lui, avait déjà conduit au cercle des Tuileries un grand nombre des habitués de Versailles; de vieux colonels royaux s'y trouvaient à côté de nos soldats parvenus, et la grande coquette du salon de madame Bonaparte aurait pu l'être de celui de la reine. Tous ceux qui portaient une épaulette regardaient en pitié ce qu'ils appelaient les pékins de la cour consulaire, et les anciens gentilhommes riaient des manières grotesques de plusieurs de ces courtisans guerriers. Au milieu de ces contrastes, et comme pour les faire mieux ressortir, on voyait des groupes de républicains pervertis ou convertis, selon qu'ils étaient jugés par le public ou le premier consul. Ceux-là étaient pour la plupart des gens de talent qui auraient préféré un gouvernement libéral à un état despotique, mais chez qui la crainte de vivre sans emploi, sans succès, sans fortune, faisait taire l'opinion. A la tête de cette troupe d'apostats politiques marchaient quelques terroristes, dont on oubliait les exploits sanguinaires, en voyant leurs victimes paraître ne pas s'en souvenir. C'était un conflit d'ambitions actives, de vanités renaissantes, de haines sourdes, de camaraderie ostensible, de malveillance et de flatterie envers le pouvoir qui amenait chaque jour quelque scène piquante. On avait gardé de la Révolution le goût de discuter sur les mesures du gouvernement; on parlait très-haut et très-mal des projets ambitieux de Bonaparte; sa police ne le lui laissait pas ignorer et se croyant placé entre la nécessité de sévir ou de succomber, il se décida pour la sévérité. Moreau, compromis dans la conspiration de Georges et de Pichegru, fut arrêté. On ne vit dans celle mesure qu'un acte de rivalité belliqueuse. Les propos du public à cette occasion devaient exciter la colère du premier consul. Il eut la faiblesse d'y céder.

Les gens d'esprit qu'il employait, et dont il était à la fois la terreur et la dupe, avaient deviné dès longtemps le but de ses efforts, et ne s'inquiétaient que de la route à lui faire prendre pour y arriver. L'important pour eux était de ne pas être sacrifiés à un traité quelconque. Connaissant l'étendue du génie de Napoléon et combien il lui serait facile de se passer d'eux, combien chaque jour ajoutant à sa gloire, diminuait de leur crédit et relâchait les liens que la Révolution avait formés entre eux, ils en rêvaient d'autres. Ceux de l'amitié, de la supériorité, de la confraternité étant impossibles, ils eurent recours à ceux de la complicité. Le plus fin de tous, se rappelait le mot du duc de L… parlant d'un aimable roué de la vieille cour:

«C'est un ami charmant, je l'aime de tout mon coeur; mais nous ne sommes vraiment liés que par nos mauvaises actions.» Il pensa qu'en effet c'était s'assurer à jamais la protection de Bonaparte, que de l'aider dans une injustice sanglante, dans un de ces coups de parti qui ne permettent plus de conciliation, et qui attachent pour toujours les valets qui l'ont conseillé au maître qui l'a laissé faire.

M. de Savernon entra un matin chez Ellénore en disant:

—Je vous devais ma rentrée en France, la fin d'un exil insupportable, et je vous rendais grâce chaque jour d'un si grand bienfait. Eh bien, il faut y renoncer. Il n'est plus possible de vivre ici pour être témoin des horreurs qui s'y commettent. Ce Robespierre à cheval en veut décidément au trône de Louis XIV, et se propose d'exterminer tous ceux qui y ont des droits légitimes. Il vient de faire enlever le duc d'Enghien, au moment où vivant modestement hors de France, à Altenheim, il repoussait avec horreur la proposition qui lui avait été faite de soudoyer un assassin du premier consul; au moment où perdant tout espoir de voir les Bourbons recouvrer le pouvoir, il se consolait dans l'amour des malheurs de sa famille.