Pendant qu'Ellénore se perdait en rêves enchanteurs et fouillait avec avidité dans tous les trésors de l'impossible, la fidèle Rosalie, assise près d'elle au fond de la calèche, gardait un silence respectueux, et s'étonnait de voir sa maîtresse ne faire nulle attention à tout ce qui passait sur la route.

Elles avaient déjà changé plusieurs fois de chevaux et venaient d'entrer dans la forêt de Senart, lorsque l'essieu de la jolie calèche que madame Mansley avait ramenée de Londres, se rompit tout à coup et la voiture versa complétement. Heureusement c'était sur le sable des bas côtés, et la chute causa plus de peur que de mal. On était à peu de distance du relais; la voiture, liée tant bien que mal avec des cordes par Germain et le postillon, fut traînée au pas à la poste prochaine, tandis que Rosalie et sa maîtresse y arrivaient à pied.

L'ouvrier appelé pour raccommoder l'essieu et les dégâts causés par la chute de la voiture, demanda deux heures pour la réparer. Il fallut bien les lui accorder. Mais l'idée de passer tout ce temps dans une mauvaise chambre d'auberge étant insupportable à Ellénore, elle commanda un dîner pour ses gens, les laissa à la poste pour presser les ouvriers, puis prenant le livre qu'elle avait dans son sac, elle demanda à une petite fille qui se promenait, où conduisait l'allée du bois qui bordait le mur des jardins du l'auberge:

—A la fontaine du Chêne, dit l'enfant, et si madame veut ben, je vas la conduire.

Ellénore ayant accepté, la petite marcha devant elle, sans se séparer de l'énorme tartine de pain et de beurre qu'elle dévorait avec grand appétit.

—Est-ce bien loin d'ici cette fontaine!

—Oh, non, madame; c'est là où nous menons boire les vaches en revenant du bois. Nous allons y être tout d'abord.

En effet, après avoir suivi l'allée jusqu'à un carrefour, elles prirent un des sentiers qui y aboutissaient et s'enfoncèrent dans l'épaisseur d'un taillis dont les hautes branches ombrageaient une source. Là, au pied d'un chêne séculaire et riche de son luisant feuillage, était couché le tronc d'un arbre mort, qui servait de banc aux bergers et bergères dont les troupeaux venaient paître l'herbe des forêts. Ce lieu parfaitement solitaire pendant les jours et les heures du travail des paysans, parut à Ellénore un charmant cabinet de lecture; mais la douce langueur qui s'empara d'elle en s'y reposant, l'avertit qu'il était dangereux d'y rêver. Elle ouvrit son livre dans l'espoir d'y trouver des distractions à sa pensée dominante, des consolations à sa peine sans sujet. C'est une si grande leçon que le désespoir de René! que ces belles paroles, sur les âmes dégoûtées par leur siècle, effrayées par leur religion, qui «restées dans le monde sans se livrer au monde, sont devenues la proie de mille chimères! Alors, dit l'auteur, on a vu naître cette coupable mélancolie qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions sans objet se consument d'elles-mêmes dans un coeur solitaire.»

Quelle âme exaltée, quelle imagination déçue ne se retrouve pas dans la peinture de ce morne découragement. Ellénore, moitié captivée par le malheur d'Amélie, en voulait à René de l'avoir compris si tard; moitié terrifiée par les conséquences d'un amour coupable, s'appliquait les reproches du père Souci, et le profond dédain qu'il avait pour les douleurs du frère d'Amélie. Ce mépris des chagrins du monde, qui lui fait dire à René: «Étendez un peu votre regard, et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants…—La solitude est mauvaise à qui n'y vit pas avec Dieu. Elle redouble les puissances de l'âme en même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer.»

O triste vérité! pensa Ellénore. Mais comment se priver volontairement de l'unique consolation accordée au malheur sans espoir! de ce charme d'être seule avec sa pensée, d'en faire l'espérance qui manque, le souvenir qui plaît, l'esprit qui séduit, la voix qui trouble! Comment se refuser le plaisir d'une illusion qui vous rapproche de ce que vous aimez qui vous le montre heureux de vous revoir! Ému de votre émotion, tremblant, n'osant approcher ni vous appeler de peur de vous tuer de joie.