Pendant que M. de Rheinfeld composait cette lettre, et se livrait, malgré lui, au charme de peindre le sentiment qu'il espérait voir bientôt s'éteindre, comme on se plaît à faire le portrait de l'ami qu'on va perdre, Ellénore lui écrivait aussi pour lui apprendre seulement, et sans vouloir s'en faire le moindre mérite, qu'ayant été choquée autant que lui de l'acte d'autorité de M. de Savernon envers elle, et près du lit de mort de leur vieille amie, elle avait saisi cette occasion de rompre sans retour une liaison qu'elle ne pouvait continuer sans se dégrader.

«Avant de vous connaître, écrivait-elle, ce lien entre l'amour et l'amitié n'était qu'embarrassant; vous le rendriez coupable, et j'ai trop grand besoin de votre estime pour ne pas aller au-devant de ce qu'elle me commande. Point de réflexions, d'avis inutiles sur cette rupture; elle est complétée par l'absence de M. de Savernon, et quel que soit le destin qui m'attend, je suis libre… Vous riez de cette prétention, et vous avez raison… vous qui jouez avec ma chaîne.»

Ellénore affectait d'attacher peu d'importance à une détermination qui lui avait extrêmement coûté, ne voulant pas qu'Adolphe se crût engagé par ce sacrifice à lui en faire un semblable.

Les deux lettres se croisèrent.

Madame Delmer arriva chez Ellénore peu de moments après qu'on lui eut remis la lettre d'Adolphe. Etonnée de ne pas la voir se lever pour la recevoir, madame Delmer s'approche d'elle et jette un cri d'effroi en s'apercevant qu'Ellénore est inanimée, la tête renversée sur le dos de son fauteuil. A sa pâleur, à sa froideur de marbre, à sa respiration faible, convulsive, on la croirait mourante. Une lettre ouverte est sur ses genoux; madame Delmer en reconnaît l'écriture, et l'état où se trouve Ellénore lui est expliqué.

—Le malheureux! il la tuera! s'écrie-t-elle, et pourtant il l'adore!

A cette exclamation à peine entendue, Ellénore se ranime; ses yeux se fixent sur madame Delmer comme sur une apparition fantastique. Encore étourdie du coup qui l'a frappée, elle en a perdu le souvenir. Elle sourit à son amie, lui tend la main affectueusement, s'apprête à lui demander comment il se fait qu'elle ne l'a point entendue entrer, lorsque son mouvement fait tomber la fatale lettre. Alors des sanglots déchirants s'échappent de la poitrine d'Ellénore. Puis ramassant la lettre avec rage:

—Lisez, dit-elle; je n'ai plus de secret.

Et madame Delmer, émue des expressions touchantes, des regrets passionnés d'Adolphe, approuvant son respect pour l'attachement qu'Ellénore ne pouvait rompre sans ingratitude, sans s'exposer à de nouveaux blâmes, ne comprenait rien au désespoir de son amie. Elle se plaisait à lui relire les passages les plus éloquents, les plus tendres de cette lettre, en s'étonnant de les voir écoutés avec cette ironie amère qu'inspirent la ruse et le mensonge. A ses reproches d'injustice, Ellénore répondait:

—Et moi aussi j'ai cru à ses douces paroles; et moi aussi j'ai cru à son amour, à son dévouement; et lui seul sait ce qu'il a fallu de soins, de persévérance, pour vaincre la terreur dont le moindre soupçon d'être aimée de lui remplissait mon âme, pour m'amener à écouter ses aveux, ses plaintes, ses promesses: enfin pour m'enivrer de son amour au point de le partager, de lui abandonner le reste de ma vie.